Now
Season
Barcelona

Barcelona

En July 2010
C'était l’été
Ref 260.29a

Ai rêvé de Claire M. cette nuit, dans une bibliothèque flottante, par delà les rambardes la longue mer et le tui-tui fade des mouettes. Claire étudiait à un pupitre et moi je cherchais une porte de sortie qui m’amena à la regarder, d’abord sans qu’elle ne me voie, puis plus vulnérablement. A la sortie de la bibliothèque, on me demanda une dîme que je ne possédais pas, comme si j’avais emprunté un livre et qu’il était venu le temps de le payer, mais mes poches étaient vides ; comme souvent, la devise d’où j’arrive et qui est réclamée ne correspond pas avec ma monnaie. Je parvins finalement au prix d’une immense fatigue à ne rien rendre de ce que je n’avais pas pris. Réunis Claire et moi, au moment de passer la dernière porte, nous réalisâmes que l’espace entre le chambranle était fin de quelques centimètres seulement.
Le rêve se perpétue en escaliers à double révolutions, en rampes à colimaçon et en marches manquantes, qui sont les gardes multiples de la porte de sortie de l’immense lycée qui contient les escaliers, les rampes, les portes, les livres, les pupitres, les navires qui les organisent à leur tour, nous dans le vent et la mer.
Paris, 6 mars 2011

Anna Scognamillo m'accompagne à la maison abandonnée

Anna Scognamillo m'accompagne à la maison abandonnée

En June 2010
C'était l’été
Ref 261.22a

Il m’avait semblé comprendre, mais sans que ce n’ait été dit a aucun moment, que Magalie, dont je ne connais d’ailleurs ni la manière de bouger, ni l’odeur, parce que je ne l’ai jamais vue, ne se sentait pas à sa place dans mes bagages. En lui proposant de courir le monde avec moi, je ne m’attendais ni a ce qu’elle dise oui, ni a ce qu’elle vienne accompagnée d’une grande confiance et de mains douces. Sur le chemin, nous échangeons le thème et les paroles de quelques chansons. Nos cultures, qui sont étrangères, nous séparent, mais nous rions de bon cœur.
Arrivés à la maison de la rue Gabriel Péri où j’ai grandi, je lui présente les hamsters de mon enfance. Ils sont d’ailleurs tout jeunes et très petits. Elle s’approche de l’un d’entre eux pour le sentir, je la vois, ses yeux clairs et son grand front, son cou se retrouve blotti contre mon bisou. Si elle détourne ses lèvres d’un degré minuscule, nous finirons par nous embrasser. «Flute» pensais-je d’abord, «mais je ne suis même pas certain de connaitre ton nom de famille» puis, résigné à ce qu’à moi aussi il arrive des bonheurs en amour, je songe «il va nous manquer une serviette de bain».
Magali porte des bottines bleues de cuir souple et des gants bleus de cuir souple jusqu’au bord des coudes.
Palermo, 30 août 2010

Claire Bardainne

Claire Bardainne

À Paris
En June 2010
C'était l’été
Ref 260.00a

Je regarde par le viseur du fidèle Leica. Il y a le cadre lumineux, qui trace les limites du 50mm, et le viseur à coïncidence au milieu, un peu plus clair et si précis, qui me dit à quelle distance je me trouve de ce que je cherche.La scène qui se déroule devant moi est très sombre, ou embrouillée. Je ne sais pas encore ce que je vise, mais, petit à petit, selon leur habitude, certaines formes se mettent à briller, je sens qu'il faut aller plus à gauche, ou m'approcher plus près, aller sous une lumière oblique. Mais, malgré tous mes efforts, je ne vois pas mieux ce que je vise, et je finis par me demander si ce n'est pas tout simplement le télémètre qui est sale, et qui brouille tout. Pour en avoir le coeur net, j'écarte mon œil (mon œil a perdu un peu de son acuité à force de viser, il lui faut une seconde pour faire le point sur l'oeilleton de l'appareil) et effectivement, avec un peu de distance, je vois mieux ce qu'il y a au travers du viseur.Mais je ne suis pas réellement satisfait, car, au travers du viseur, la scène que l'appareil voit représente le viseur, un peu caché par une tête qui vient de s’en écarter, et que j'ai rarement l'occasion de voir de derrière. Tout était noir, bien sûr, bien sûr, parce que ma tête était devant le viseur qui visait ma tête. Il faudra donc se résoudre à ce que le viseur voie ce que mon œil voit, ou plutôt, à ce qu’il n'y a jamais eu d'appareil photographique.

Paris, le 22 octobre 2007

Bye—bye Woody

Bye—bye Woody

En June 2010
C'était l’été
Ref 257.25

D’abord quelques disparitions éparses, suivies par la découverte des corps abandonnés au sol sans dignité et à la vue de tous, laissent aux médias imaginer un, puis plusieurs tueurs dénués de la peur de la justice, inhumains et sans pudeur. Ensuite viennent les premiers vastes phénomènes, qui impliquent des meubles, des camions et des ponts. Les objets manufacturés se brisent, coupent, écrasent, poursuivent, hantent, oublient et pourchassent à nouveau. Les gratte-ciels de la baie de la rivière Hudson se séparent en deux et s’écroulent. Finalement les arbres et les pierres s’ouvrent, s’agitent et s’écroulent et l’océan qui se fend achève d’envahir l’horizon. Il a été décidé que cette version-ci devait recomencer, et nul soin n'est plus porté à en perpétuer les règles et la physique, ce qui veut dire que moi aussi je vais mourir, parmi la nécessaire et méthodique annulation de chacun des témoins.

Paris, le 3 mai 2011

Retrouver les vieux copains

Retrouver les vieux copains

En June 2010
C'était l’été
Ref 256.30

Je rêve, allongé dans le lit de Casa San Pietro, qu’il se produit enfin un événement, juste en face, devant le café qui fait l’angle. Mais ce qui ralentit et densifie la foule pressée, ce n’est pas de la liesse, plutôt de la suspicion, et si ça se trouve de l’effroi.

Au travers de la grande baie vitrée, nous regardons un homme devenu fou tenir en otage les clients du café. Une intervention de la police est plus qu’hypothétique, l’homme peut s’en donner à coeur-joie. La foule regarde ce massacre comme un spectacle télévisuel, il y a un monde entre les otages et nous.

Mais, comme pour chaque événement, la répétition, ou l’habitude que les choses aient une fin ralentissent le spectacle petit à petit. La nuit tombe et les spectateurs sont décimés. Entre ceux qui sont rentrés chez eux et ceux qui se sont endormis à la longue, nous ne sommes plus que trois ou quatre. Moi aussi je cherche s’il reste quelque chose d’intéressant dans ce massacre. Je m’approche de la vitre, je regarde au fond, sous les tables, entre les cadavres. Sous une petite console, il y a une tête décapitée. C’est une tête de femme brune, je crois, et elle essaie de me dire quelque chose, ses lèvres bougent mais son regard se vide tendrement, comme si elle avait froid. Je comprends que cette femme vit encore et que la fumée bleue qui entoure sa tête est du gel. Le fou devait s’ennuyer lui aussi, et il s’est mit à décapiter des gens puis à congeler leur tête pour que la personne, en se réchauffant, meure lentement.

Je m’approche de la jolie tête couchée sur un duvet blanc. Son inclinaison et le coton fumeux qui l’entourent ne me sont pas inconnus, ils me rappellent vaguement la position que je dois avoir dans mon lit. Alors je me réveille violemment de mon rêve, convaincu que quelqu’un me

*

Dans la seconde partie de ce rêve, qui reprend juste après que je me sois rendormi, le mal que causait le tueur du café parvient à échapper aux fenêtres et se répand dans la ville. C’est une immense forme inhumaine composée de ballons blancs, avec deux bras, deux jambes, un tronc et une tête. La forme se déplace tantôt à quatre pattes en éclatant les vitres des immeubles, tantôt en roulant, les ballons avalés par le dessous et réapparaissant n’importe où dans la masse. Les habitants courent en hurlant, je vois dans leurs bras des objets précieux qu’ils essayent de sauver, et qui sont des objets personnels et sans valeur. Mais l’extinction est proche, et bientôt la ville entière sera un désert livré aux mains des militaires.

Je suis caché sous les planches d’un terrain vague. La supposition que tous les autres ne soient pas morts, mais aient été transformés en ballons ne me rassure pas. Soudain j’entends un bruit fantastique. J’ai choisi pile le terrain vague où le mal vient pour se rassembler. La forme agitée se dresse sur deux jambes, et un autre bruit se fait entendre, puis un autre, et je réalise que cette pauvre créature n’a pas désiré toute cette tuerie. Comme n’importe quel parisien, il se rendait à un rendez-vous avec un peu de retard, et ses amis immenses le rejoignent.
Je sais aussi que l’armée leur a tendu un piège et que ce rassemblement est le dernier. Si celui qui est composé de ballons n’est pas seul, il n’est peut-être pas non plus le plus horrible. J’entends l’armement des canons et le ciel se remplit d’ombre.

Casa San Pietro, 11 octobre 2007

2010 Ditte Hviid and the 1941 Focke-Wulf

2010 Ditte Hviid and the 1941 Focke-Wulf

En May 2010
C'était le printemps
Ref 258.32

For a long time, i paid attention only to the dreams when my dad, who died last year, condescended to visit me, and unveil a bit of the layered person he was. He visited me with great assiduity when he was alive, and continues to do so. To prepare myself for those dreams, i started to write down all the other dreams, dreams of restless creditors and houses that are mazes; and, when i was younger, another wild character started to pay me visits in dreams. I suppose that dreams which foresee the future are less important than those many childish games, that are pure invention of the mind. Tonight, i had a dream of Ditte.
We were walking along via Giulia in Rome, among the coloured light of the standard lamps, on a long journey to somewhere, in another country, but as the sun set, it became cleat that it was far too late to jump in any train of plane, so we decided to rent a room and wait for the morning. By the fact that we were both holding a suit bag, i’d say we were on our way back from a wedding, or on our way to one. The morning came, and we took a long train to the other country. I remember i combed her long hair, but she had them coloured in black and it surprised me. When we arrived in the other country, it was dark again, and we had to rent another room for another night. At the hotel desk, the groom was a very unpleasant woman with short hair and a monstrous bust. I thought, looking at the prices, that it was a little expensive here to stay among monsters. We walked nonetheless to room 16, opened the door and started to settle in, but something was wrong: the bed wasn’t done, and it smelled of someone, there were shoes on the floor and smoke in the bathroom. I looked at the keys in my hand, it indeed said 16, but we realized, closing the door in a guilty silence, that we used the keys from the first hotel, instead of the ones we had just been given.
For long minutes we wandered in the halls without a word, wondering if every key to every hotel room in the world would in fact open the door to a single, magical, continuous room, and opposed and contradictory things could randomly meet, and be as one.
Paris, 5 septembre 2010

Just when we're safest there's a sunset touch, a fancy from a flower bell, someone's death, a chorus ending from Euripides

Just when we're safest there's a sunset touch, a fancy from a flower bell, someone's death, a chorus ending from Euripides

En May 2010
C'était le printemps
Ref 257.31

Thus, the language is shifting; the Latins knew all about that. And the reader is shifting also. This brings us back to the old metaphor of the Greeks - the metaphor, or rather the truth, about no man stepping twice into the same river. And there is, I think, an element of fear here. At first we are apt to think of the river as flowing. We think, "Of course, the river goes on but the water is changing." Then, with an emerging sense of awe, we feel that we too are changing - that we are as shifting and evanescent as the river is.However, we need not worry too much about the fate of the classics, because beauty is always with us. Here I would like to quote another verse, by Browning, perhaps a now-forgotten poet. He says:
Just when we're safest,There's a sunset touch,A fancy from a flower-bell, some one's death,A chorus-ending from Euripides.Yet the first line is enough: "Just when we're safest . . ." That is to say, beauty is lurking all about us. It may come to us in the name of a film; it may come to us in some popular lyric; we may even find it in the pages of a great or famous writer.
J.L.B. in the Charles Eliot Norton Lectures, 1968.

La procrastination

La procrastination

En May 2010
C'était le printemps
Ref 256.16

Il existe une chambre à Munich si visitée qu’il faudra la reconfigurer bientôt en appartement, afin d’y adjoindre un préau, des cours pavées, des granges, un hémicycle, des contre-cours et une herse principale. Lorsque j’entre, avec un ami, dans la plus petite configuration, nous discutons de ce que nous allons faire ce soir. Je lui ai promis de lui faire visiter la ville, qui s’étend au-delà des limites de l’appartement. Quelque chose que j’avais précédemment promis à quelqu’un d’autre rode, mais ne se révèle pas. «Nous sommes lundi, pensais-je. Quel engagement pourrais-je bien avoir pris ?». En déambulant entre les murs qui s’écartent et les pièces déjà peuplées, je me souviens qu’Hannah avait promis elle aussi de me voir ce soir. Nous devions nous rappeler. Ce coup de téléphone devient ma priorité absolue, je dois d’ailleurs créer aussi vite que possible les conditions d’intimité qui lui permettront d’exister : virer tous ces gens. Mais les herses sont ouvertes, et parce que la petite ferme possède déjà plusieurs hangars et des petites places avec des fontaines, les badauds passent leurs têtes si jolies et viennent s’asseoir sur les marches de pierre. Je redouble d’effort pour demander gentiment à chacun de partir. Il y a des vieux, des jeunes, c’est difficile de contenir les enfants ; je promets tout un tas de choses, et la dette se creuse à chaque nouvelle vague de visiteurs. Les fondations d’un petit panthéon sont faites de glace et certains curieux sont coulés dedans, je ne sais pas comment je vais les en déloger. Finalement la nuit tombe. Je n’ai pas encore annoncé à mon ami qu’il se retrouvera tout seul ce soir, par contre, je suis parvenu à ne pas appeler Hannah du tout. Je m’assois sous le lampadaire multicolore d’une des maisons qui ravivent le village. Un homme s’assoit à mes côtés pour regarder le ciel ; je me sens moins dégouté par son aspect rustre et paysan que parce qu’il déborde de mon plan. «C’est une propriété privée» lui-dis je. «Moi aussi, j’habite ici» me répond l’homme, en regardant la guirlande des lampadaires multicolores qui se confond avec les étoiles ; Munich là-bas, par delà la circonférence intraversable de mon appartement, est comme éteinte, et moi, comme les plans cadastraux et le compte de mes concitoyens n’ont pas été épargnés par l’oubli, je ne lui réponds pas. Je me demande par contre quelle forme possède la clef qui ouvre la porte de cet appartement insatiable, dont les frontières ont reconduit Munich vers la forêt noire, et les mythes inassouvis.
Paris le 14 mars 2011

L'espace public

L'espace public

En April 2010
C'était le printemps
Ref 256.2

Ces travaux devant les deux expositions de chez moi, à hauteur des carreaux de chaque fenêtre, me harassent et me tourmentent. Ce matin, en arrivant, je vois toute une famille d’ivoiriens rassemblés pour construire, au dessus du petit des mes balcons qui donne sur le square Louvois, une terrasse dédiée au Conseil d’Etat. D’abord surpris qu’ils aient eu besoin de pénétrer dans ma chambre, et jusque sur mon lit, pour appuyer divers systèmes de poulies et de mousquetons, c’est finalement la présence dans leur équipe de deux enfants qui achève d’éveiller ma suspicion. «Je ne souhaite pas ralentir votre travail» dis-je «mais il n’est pas acceptable que vous vous baladiez comme ça dans ma chambre». Personne n’a véritablement l’air de comprendre ce que je dis. Je veux juste leur faire comprendre que c’est ma chambre, et que c’en est déjà assez de me faire regarder par la fenêtre du sixième étage tous les matins.
Sans gène, les deux petits se baladent partout, ils ouvrent aussi mes placards, ils passent leurs bras entre mes vêtements suspendus. J’en attrape un par les épaules, je le plaque sur le lit près de celle que je soupçonne être sa mère, et je lui crie dessus, avec un ton et une grammaire réservées aux enfants : «non, tu n’as pas le droit de faire ça, ce n’est pas à toi!». Les arguments qui suivent, bien que ni mon ton ni ma grammaire ne changent, je les adresse en fait à un adulte, pour justifier ma colère. Mais quand je lache l’enfant, chacun de cette famille retourne à sa besogne en passant par la fenêtre, sans se soucier de lui, dont il devient clair qu’il n’est ni plus ni moins qu’un membre autonome de cette équipe. Pendant ce temps, le grand paysage s’ébroue.
Paris, 16 juillet 2010