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Peur en haut de l'escalier

Peur en haut de l'escalier

En February 2011
C'était l’hiver
Ref 281.9

Terrible rêve : un cauchemar comme j’en ai si rarement. Nous dînons, Hannah et moi, parmi une table d’étrangers, plutôt juges. Nous ne sommes plus ensembles, mais elle n’ose pas le dire, et je souhaite la préserver par mon silence. Arguments à table.
Alors que je me lève pour retourner à ma chambre d’hôtel, j’entends la dernière discussion où l’un des juges déprécie la sociologie de l’imaginaire. Et Hannah pleure, demande que non, qu’on ne me crache pas dessus quand je ne suis pas là. Dans cet acte de bonté, je vois la graine obscure d’un recommencement.
Une fois rentrés chacun à sa chambre, nous nous parlons par le téléphone. Pourtant des fantômes sont partout hors des plainthes. Je revois de vieux visages se torturer sous mon lit et me chercher comme des lances. Je rappelle Hannah alors qu’elle dort déjà, comme souvent nous nous étions réveillés l’un l’autre pour nous rendormir ensemble au téléphone, mais sans doute que je dors moi aussi et que je rêve que je gratte le visage de l’un des longs fantômes, car parmi les formes se perd aussi le signal téléphonique de Hannah, qui ne répond pas à mes questions, n’avoue pas qu’elle a tort, n’écoute pas ce que je dis, éloigne le sang de mes extrémités. La terreur dans la pièce, le vacarme des échafaudages qui incarcèrent les fenêtres m’obligent à dévaler les marches de l’hôtel en trombe puis, regardant d’en bas la fenêtre de la chambre où la scène s’est commise, je lance vers la lumière et les ombres un disque de métal bourré de vengeance. Mais, comme tout avec Hannah, ma force ne parvient pas à toucher sa cible et je suis vide, abandonné même par la gravité qui ne me retourne rien.
Ce rêve s'est produit à Paris, le 28 juin 2010. Maintenant tout a changé ; pas tout, mais si on cherche.

Reconnaître les signes avant-coureurs

Reconnaître les signes avant-coureurs

En February 2011
C'était l’hiver
Ref 280.18

Je me souviens avoir passé de longues minutes à réparer l’étanchéité d’une vasque de toilette alors qu’H. s’affarrait ailleurs. Je me sentais vivre dans ces petits détails qui construisaient peu à peu notre maison éparse. Ce jour-là, en me regardant dans la glace, je vis sur ma poitrine un énorme «Santa Fe» tatoué au henné. Ni H. ni moi ne nous souvenons de quand j'aurais pu m'endormir assez profondément pour que les argentins, qui dorment quelque part dans la maison de Manosque avec nous, me laissent ce souvenir sans que je ne m’en aperçoive...
Manosque, 9 août 2010

Les moeurs de chacun

Les moeurs de chacun

En February 2011
C'était l’hiver
Ref 280.16

Il me suffira de tourner à droite au feu pour quitter le boulevard Saint Germain et monter au flanc de la Montagne Sainte Geneviève, jusque chez MM où je suis attendu. Je m’arrête dans une petite épicerie afin d’acheter quelques sucreries, qui sont toujours plus vieilles et donc plus dures dans les petites épiceries. Entente cordiale avec le marchand et son fils, je m’apprête à payer lorsque mon téléphone (portable) sonne. C’est Aurore. Sa voix douce et raconteuse me demande comment je vais, mais je sais tout à fait où nous mènent nos politesses : j’ai posté hier, sur le Souvenoir, une photo où elle figure imparfaitement, sans le lui en avoir demandé la permission. Elle ne m’en veut pas, je le déduis du ton de sa voix, mais elle vient faire valoir son droit, et je suis en dette dans cette épicerie.
— ne quitte pas Aurore, je suis chez l’arabe du coin, c’est compliqué, dis-je.
à ces mots, le marchand me regarde avec violence et mépris. Je ne parviens pas à m’expliquer, à relativiser cette expression que tout le monde emploie et qui, s’il elle n’est pas bien heureuse, est aussi dénuée de racisme ou de jugement, mais le marchand me met son poing dans le nez, et son fils me poursuit dans les rayons du magasin. Je vois la grille se baisser pour me piéger, j’entends parler de la police.
Parvenu à m’extraire du magasin, je me faufile doucement dans la foule et coude à droite où j’espère la police ne me poursuivra pas. Finalement, je fouille mes poches et j’éteins le téléphone, parce que je n’ai la bonne monaie pour régler aucun de mes comptes.
Rêvé à paris, 17 juillet 2010

Les animaux sauvages

Les animaux sauvages

En September 2010
C'était l’automne
Ref 267.3a

C’est un jeune homme noir qui raconte cette histoire dans l’herbe la nuit, le dos sur un tronc d’arbre couché, épié par nos visages attentifs. Le lent raclement de sa guitare la ponctue.

Le chasseur qui en est sujet avait d’abord frappé le singe à la tête à dessein de le tuer. Mais ne le voyant pas céder à la mort, après plusieurs heures d’indécision, il se résigna à le traîner par le bras où qu’ils aillent et quel que soit le nombre des années que compteraient leur voyage, lui faisant payer le poids du fardeau par une fière indiférence, sans doute dans l’espoir magique de l’annuler. Le Noir raconta ensuite les paysages successifs qu’ils traversèrent, et le son de sa guitare les peuplait d’oiseaux nocturnes, de levers de soleils sur les rochers des lions, de fuites pieds nus sur des plaines de mousse et de pierres vives, et la fois où il parvint à rencontrer la mer il ne joua point de notes, car le chasseur n’avait jamais vu la mer et il la contempla.

Il arriva que le singe se réveilla. Sans comprendre ni qui il était, ni ce qui l’avait mené si loin de son arbre, il leva ses yeux sur le chasseur qui le tirait, et le chasseur ne parvint à lui rendre ni la clémence qu’il l’imagina supplier, ni le détachement qui suivit et dura, et qui convenait aussi peu à une proie qu’à son chasseur. Lorsqu’ils eurent repris des forces, les pieds du singe se mirent à marcher pour accompagner la marche du chasseur, et bientôt ils partagèrent le port de leur poids. Son bras fut délivré de la ceinture qui le contraignait et, bien que pas un mot ne fut échangé pendant que les soleils se levaient et se couchaient sur leur nuque, dans les derniers paysages que le Noir décrivit, où figurèrent d’abord des dunes rectifiées par le vent et les supplications des scorpions, apparurent peu à peu des protagonistes aux visages indéchiffrables, qui ignoraient l’ombre du chasseur et s’adressaient directement au singe, et qui chaque fois nous semblèrent moins grands (comme le racontait bien le Noir !) à mesure que le singe rendait au chasseur son autonomie et les joies intimes d’une autre chasse à venir.

Paris, le 23 juin 2011

Soudain : la fixité

Soudain : la fixité

En August 2010
C'était l’été
Ref 266.11a

Piégés dans les vestiaires fumants, nous sortions un par un du sauna en sachant obscurément que notre sort avait déjà était scellé. A chacun la vigie monstrueuse distribuerait, selon un ordre innaccessible, un jeu de portraits photographiques au format Polaroid. Au départ les tirages seraient bleus, ce qui nous permettrait de nous reconnaitre. Lorsque les miens devinrent verts, je me relevai de mon désespoir et, passant sauf l’attention de la vigie, me dirigeai vers d’autres joueurs aux photos vertes. Après nos longues années de captivité, le vestiaire s’était allongé en allées carrelées et en cascades d’eaux brûlantes, que pavaient les corps des autres joueurs aux photographies bleues. Nous, nous n’étions plus que trois. Je ne sais combien d’années encore s’écoulèrent avant que nous ne déchiffrâmes que la figure de chacune de nos cartes représentait une valeur, et la couleur verte la capacité d’échange, ce qui plaçait dans nos mains une sorte de monnaie ; mais, avant que nous ne réalisions que nous étions riches et, noyés par la spéculation, commençâmes à nous retourner les uns contre les autres, l'un d'entre nous manquait déjà. Il avait abattu ses cartes dans l’humidité tout en criant, et l’oeil unique que notre docilité n’avait jamais forcé la vigie à lever préservait une flamme glorieuse ; nous vîmes qu’elle éprouva jusqu’aux plus précieux souvenirs de notre compagnon, je veux dire qu’il mourrut.
Paris, 11 juillet 2011

Just when we're safest there's a sunset touch, a fancy from a flower bell, someone's death, a chorus ending from Euripides

Just when we're safest there's a sunset touch, a fancy from a flower bell, someone's death, a chorus ending from Euripides

En May 2010
C'était le printemps
Ref 257.31

Thus, the language is shifting; the Latins knew all about that. And the reader is shifting also. This brings us back to the old metaphor of the Greeks - the metaphor, or rather the truth, about no man stepping twice into the same river. And there is, I think, an element of fear here. At first we are apt to think of the river as flowing. We think, "Of course, the river goes on but the water is changing." Then, with an emerging sense of awe, we feel that we too are changing - that we are as shifting and evanescent as the river is.However, we need not worry too much about the fate of the classics, because beauty is always with us. Here I would like to quote another verse, by Browning, perhaps a now-forgotten poet. He says:
Just when we're safest,There's a sunset touch,A fancy from a flower-bell, some one's death,A chorus-ending from Euripides.Yet the first line is enough: "Just when we're safest . . ." That is to say, beauty is lurking all about us. It may come to us in the name of a film; it may come to us in some popular lyric; we may even find it in the pages of a great or famous writer.
J.L.B. in the Charles Eliot Norton Lectures, 1968.

La perspective cavalière

La perspective cavalière

En January 2010
C'était l’hiver
Ref 253.22a

Des amis appuient mon cas auprès du colocataire qui, si la patrone de maison accepte, partagera cette chambre à Barcelone, dans une grande pension où je vivrai, loin de Paris. Moi, je compte les meubles, les éraflures, je caresse les draps et les plinthes le coeur dévoué à un autre lieu. Heureusement, j’ai des amis doués pour la négociation.
En sortant de la chambre, je traverse le couloir d’un air victorieux; ça y est, c’est chez moi. Avec un petit blond qui disparait derrière une porte (et ne l’ouvrira plus) j’ai sans doute fait mon collège. Je crois que nous avons une salle de vélo, et des fausses cabanes de bois décorent les pissotières, et essaient d’être en vente. Au goulot d’étranglement du couloir, je laisse passer galamment la patrone, qui lit en ce geste la confirmation de son du bon goût de m’avoir acceuilli ici. Je remonte le portar del angel grisé par l’orgueil. C’est à peine si je songe que j’ai désormais une chambre à l’année dans un pays étranger, où peut-être je pourrai faire ma thèse, mais qui m’éloignera des choses qui ont été ardues à établir et ne survivront pas seules (comme l’amour) au voyage de leur initiateur...
Vétu de mon costume blanc, je m’achemine vers la cérémonie de bienvenue. Je ne réalise qu’en m’en souvenant maintenant que les vieux qui dansaient dans les allées de la salle communale, alors que je cherchais déseperement à comprendre le placement des tables, étaient sans doute les parents des autres colocataires. Cependant je disposais d’un indice. Sur la dernière chaise, à l’angle de coupure d’une rangée, mon père, dont les visites sont toujours aussi ponctuelles, patiente en silence. Il me regarde sans rien ressentir, comme une image. Son front, ses yeux, sa statue, sa tenue, sont précis comme une gravure à l’eau forte. Mais je sais que tu es mort, mon père, et tu dois le savoir toi aussi, même si tu ne me le dis pas, ou mystérieusement me le dis par l’unique fait que, selon les perspectives, ta tête ne s’aligne plus avec ton corps, et tu es un assemblage cavalier : juste d’un certain point de vue, dénoncé par tous les autres.
Piazza de renzi, 13 août 2010

La bienveillance des cuillers

La bienveillance des cuillers

En November 2009
C'était l’automne
Ref 239.34a

Nous nous sommes regroupés, parvenus de nombreux horizons et aux compétences mêlées. Nous pensions nous affronter, mais quelque chose nous rassemble silencieusement comme un ennemi commun. De nombreux changements violents d’équinoxes, un piege de sable dans le sol, des émotions qui ne sont pas les nôtres et que nous ressentons cependant achèvent de nous en porter la certitude. L’un de nous le dit pour tous : «there is a greater force at work». Cette force, ou cet esprit, finit par prendre la forme d’une conserve dorée où dort une sorte de nutella. Nous pensons que la chance a tourné, que ce dieu protéiforme, auquel nous avions prêté des intentions dévastatrices, n’est peut-être finalement que la somme du hasard de ses diverses manifestations, et que ceux d’entre nous qui sont morts par suffocation n’ont pas été victime d’une intention de tuer, mais d’une sorte de jet de dès qui, chaque fois, le renouvelle, tantôt amical, tantôt impavide, tantôt vengeur. Nous pourrions maintenant contenir le dieu innocent dans cette conserve. Je veux éprouver mon courage en plongeant l’une des cuillers dorées qui me parviennent de mes grands parents dans la pate noire, et consommer un bout du dieu, mais la cuiller refuse, elle se tord et se distord pour m’en empêcher à tout prix. Tout devient clair : nous renversons le dieu sur le sol pour le confondre, et la pate noire se fige en une sorte de grille affutée aux coudes angulaires et aux extrémitées aigües.
Nous comprenons alors deux choses. La première, qu’il y a véritablement une intelligence funèbre dans le dieu de la conserve, qui a tenté de pénétrer en nous par notre bouche, et l’étendue des pouvoirs que nous lui connaissons est si vaste que nous sommes tous condamnés à une mort proche. La seconde chose que nous comprenons, et qui parvient à équilibrer le désespoir, est que les cuillers en or sont pleines d’une sorte de distante bienveillance.
Paris, 16 juillet 2010

Les grands changements, mais aussi les calmes, les secrets et les temporaires.

Les grands changements, mais aussi les calmes, les secrets et les temporaires.

En September 2009
C'était l’automne
Ref 237.8a

2 inventions, sur la méfiance.
Dans la première, Hannah et la mère d’Hannah prennent un café. Le lieu est assez désolé pour que tout haussement de voix soit entendu, isolé et réintroduit dans d’autres discussions. J’arrive tardivement, d’un autre lieu dont je garde un bon sentiment, une énergie à la limite de l’orgueil et une ébriété tout juste assez prononcée pour me sentir libre.
Nous parlons de livres. L’une de mes phrases énerve Hannah. Plus que de dire son contenu, je me rends compte que je souhaitais sous-entendre le nombre des livres que j’ai parcouru, ce qui était une manière de dire que ce terrain m’est sensible et intime, et aussi qu’il me procure du regret. Mère et fille argumentent vivement sur cette phrase, sans comprendre que le plus important n’est pas dans ce qui a été dit, mais dans une entente confiante de ce que nous caressons et ne pouvons pas énoncer sans sentir un peu d’impiété.
Piégé, incapable d’expliquer, incapable d’argumenter, incapable de violence devant l’autorité parentale, je me lève en me mouchant et me rends aux toilettes, d’où je songe à ne ressortir qu’avec un autre visage, me coûte-t-il Hannah.Dans la seconde, après une longue soirée dans un bar, le patron, sans pour autant me le dire explicitement, m’accuse de saloperies. Des petits regards, des remarques, un ton. Avoir pris la meilleure place pour des heures, ne pas participer au climat, être venu seul. Alors que je me lève du canapé, il émiette de la main les restes de bouchon de vin et les emballages qui se sont intercalés entre les coussins. Cette fois je lui fais bien comprendre que je n’ai consommé ni vin, ni rien qui fût emballé. Mais la discorde est déjà là, le reste est prétexte. Sur le perron de la porte, il me laisse la chance d’une dernière discussion. Mais je sens que la raison ne peut plus me sauver, et, pris de peur comme à la porte d’un terrier, je lui réponds par aphorismes courts et arrogants. Manière enfantine et blessée de lui exprimer à la fois mon mépris et ma confiance en moi.
Piazza di Renzi, vendredi 24 juillet 2009

Rue Saint Benoit

Rue Saint Benoit

En May 2009
C'était le printemps
Ref 225.28a

L’absurdité absolue des architectes des années 70 qui, en construisant cette immense tour octogonale et vitrée, s’étaient dit que d’y creuser un puits vertical dans toute la hauteur, sans mettre de barrière aux étages, pouvaient donner aux visiteurs l’impression du luxe plutôt que le moins étonnant des vertiges. Maintenant que la tour est piégée, nous devons tous sortir sans chuter dans le puits, c'est à dire tout doucement, presque sans courir. Une secrétaire empêtrée dans son tailleur et ses talons a glissé si proche du vide qu’elle reste agenouillée au sol sans oser bouger. Il se peut qu’en se levant elle tombe ; l’évaluation des distances et des forces rend cette hypothèse, quoique lointaine car il n’y a pas de vent, cependant envisageable. Une telle horreur l’accable tant qu’elle pleure sans oser tenter toutes ses autres chances de se lever et de s’éloigner du précipice.
Chaque étage mesure trois mètres, il y a 30 étages. Je préfère penser au son du cailloux qu’on laisse tomber plutôt qu’à la hauteur, pour éviter un second vertige des chiffres.
Nous descendons les escalators arrêtés avec Lue. Il y a peu de panique, mais une fois au rez-de-chaussée, le sentiment d’être saufs se mélange à l’étonnement de traverser une dévastation d’objets personnels. Ces objets ont été abandonnés par les centaines de pèlerins qui descendirent les escalators avant nous, jetés en urgence par le puits, et l’entassement et l’entrelacement ont dissuadé de leurs propriétaires de vouloir les reprendre.
Soudain je réalise que le Leica se trouve sans doute dans cet amoncellement impudique de limes à ongle et de parfums. J’essaie de ne penser d’abord qu’au film qui y restait, et qui est la seule véritable chose de valeur, mais les larmes m’envahissent et je pleure tout ce que j’ai, par lampées épaisses, jusqu’à ce que je réalise que je viens de faire avec l’appareil photo ce que font tous les jours des milliers de personnes avec leurs lunettes : j’avais simplement oublié que je le portais devant mes yeux pour voir la scène magnifique.
Marktsraße, 25 août 2009