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Just when we're safest there's a sunset touch, a fancy from a flower bell, someone's death, a chorus ending from Euripides

Just when we're safest there's a sunset touch, a fancy from a flower bell, someone's death, a chorus ending from Euripides

En May 2010
C'était le printemps
Ref 257.31

Thus, the language is shifting; the Latins knew all about that. And the reader is shifting also. This brings us back to the old metaphor of the Greeks - the metaphor, or rather the truth, about no man stepping twice into the same river. And there is, I think, an element of fear here. At first we are apt to think of the river as flowing. We think, "Of course, the river goes on but the water is changing." Then, with an emerging sense of awe, we feel that we too are changing - that we are as shifting and evanescent as the river is.However, we need not worry too much about the fate of the classics, because beauty is always with us. Here I would like to quote another verse, by Browning, perhaps a now-forgotten poet. He says:
Just when we're safest,There's a sunset touch,A fancy from a flower-bell, some one's death,A chorus-ending from Euripides.Yet the first line is enough: "Just when we're safest . . ." That is to say, beauty is lurking all about us. It may come to us in the name of a film; it may come to us in some popular lyric; we may even find it in the pages of a great or famous writer.
J.L.B. in the Charles Eliot Norton Lectures, 1968.

La procrastination

La procrastination

En May 2010
C'était le printemps
Ref 256.16

Il existe une chambre à Munich si visitée qu’il faudra la reconfigurer bientôt en appartement, afin d’y adjoindre un préau, des cours pavées, des granges, un hémicycle, des contre-cours et une herse principale. Lorsque j’entre, avec un ami, dans la plus petite configuration, nous discutons de ce que nous allons faire ce soir. Je lui ai promis de lui faire visiter la ville, qui s’étend au-delà des limites de l’appartement. Quelque chose que j’avais précédemment promis à quelqu’un d’autre rode, mais ne se révèle pas. «Nous sommes lundi, pensais-je. Quel engagement pourrais-je bien avoir pris ?». En déambulant entre les murs qui s’écartent et les pièces déjà peuplées, je me souviens qu’Hannah avait promis elle aussi de me voir ce soir. Nous devions nous rappeler. Ce coup de téléphone devient ma priorité absolue, je dois d’ailleurs créer aussi vite que possible les conditions d’intimité qui lui permettront d’exister : virer tous ces gens. Mais les herses sont ouvertes, et parce que la petite ferme possède déjà plusieurs hangars et des petites places avec des fontaines, les badauds passent leurs têtes si jolies et viennent s’asseoir sur les marches de pierre. Je redouble d’effort pour demander gentiment à chacun de partir. Il y a des vieux, des jeunes, c’est difficile de contenir les enfants ; je promets tout un tas de choses, et la dette se creuse à chaque nouvelle vague de visiteurs. Les fondations d’un petit panthéon sont faites de glace et certains curieux sont coulés dedans, je ne sais pas comment je vais les en déloger. Finalement la nuit tombe. Je n’ai pas encore annoncé à mon ami qu’il se retrouvera tout seul ce soir, par contre, je suis parvenu à ne pas appeler Hannah du tout. Je m’assois sous le lampadaire multicolore d’une des maisons qui ravivent le village. Un homme s’assoit à mes côtés pour regarder le ciel ; je me sens moins dégouté par son aspect rustre et paysan que parce qu’il déborde de mon plan. «C’est une propriété privée» lui-dis je. «Moi aussi, j’habite ici» me répond l’homme, en regardant la guirlande des lampadaires multicolores qui se confond avec les étoiles ; Munich là-bas, par delà la circonférence intraversable de mon appartement, est comme éteinte, et moi, comme les plans cadastraux et le compte de mes concitoyens n’ont pas été épargnés par l’oubli, je ne lui réponds pas. Je me demande par contre quelle forme possède la clef qui ouvre la porte de cet appartement insatiable, dont les frontières ont reconduit Munich vers la forêt noire, et les mythes inassouvis.
Paris le 14 mars 2011

L'espace public

L'espace public

En April 2010
C'était le printemps
Ref 256.2

Ces travaux devant les deux expositions de chez moi, à hauteur des carreaux de chaque fenêtre, me harassent et me tourmentent. Ce matin, en arrivant, je vois toute une famille d’ivoiriens rassemblés pour construire, au dessus du petit des mes balcons qui donne sur le square Louvois, une terrasse dédiée au Conseil d’Etat. D’abord surpris qu’ils aient eu besoin de pénétrer dans ma chambre, et jusque sur mon lit, pour appuyer divers systèmes de poulies et de mousquetons, c’est finalement la présence dans leur équipe de deux enfants qui achève d’éveiller ma suspicion. «Je ne souhaite pas ralentir votre travail» dis-je «mais il n’est pas acceptable que vous vous baladiez comme ça dans ma chambre». Personne n’a véritablement l’air de comprendre ce que je dis. Je veux juste leur faire comprendre que c’est ma chambre, et que c’en est déjà assez de me faire regarder par la fenêtre du sixième étage tous les matins.
Sans gène, les deux petits se baladent partout, ils ouvrent aussi mes placards, ils passent leurs bras entre mes vêtements suspendus. J’en attrape un par les épaules, je le plaque sur le lit près de celle que je soupçonne être sa mère, et je lui crie dessus, avec un ton et une grammaire réservées aux enfants : «non, tu n’as pas le droit de faire ça, ce n’est pas à toi!». Les arguments qui suivent, bien que ni mon ton ni ma grammaire ne changent, je les adresse en fait à un adulte, pour justifier ma colère. Mais quand je lache l’enfant, chacun de cette famille retourne à sa besogne en passant par la fenêtre, sans se soucier de lui, dont il devient clair qu’il n’est ni plus ni moins qu’un membre autonome de cette équipe. Pendant ce temps, le grand paysage s’ébroue.
Paris, 16 juillet 2010

Affronter ses erreurs

Affronter ses erreurs

En April 2010
C'était le printemps
Ref 254.31a

J’entends la petite chinoise frapper, porte après porte aux bois de l’immeuble pour demander du travail. J’allais sortir, je suis tout prêt, mais je reste debout devant la poignée sans bouger, pour éviter de la croiser, car je n’ai rien à lui offrir et pas franchement envie de devoir le lui dire. Soudainement, il n’y a pas de cadenas à ma porte. Ne serait-ce qu’en y frappant, ce qui est voué à arriver, elle la fera entrebailler, très certainement assez pour voir que je suis juste derrière.
Alors qu’elle parvient à mon étage, je cale la porte avec mon pied, en espérant pouvoir donner l’impression de fermeté, mais c’est un échec absolu. Non seulement la petite chinoise se rend compte que j’essaie péniblement de bloquer la porte, mais elle déduit aussi immédiatement que je suis planté derrière depuis un bout de temps, à me cacher, sans que mes motifs, qui sont obscurs à moi-même, ne parviennent à être percés, ni par moi, ni par la quémandeuse.
Manapany 22 janvier 2010

La fuite en avant

La fuite en avant

À Bayern
En March 2010
C'était le printemps
Ref 255.17a

Après plusieurs jours dans cette ville, j’en connais les repères cardinaux, la musicalité des voix et des vents, les visages des voleurs qui reviennent aux mêmes tables, les chemins qui confondent et qui relient deux points et le geste de lancer une rose au char de santa Rosalia. Malgré cela, au terme d’un monologue infini, tu parviens à ne pas être d’accord avec ma capitainerie et ma manière de nous guider. Je m’étonne moins de recevoir ta désapprobation que de te voir refuser ce qui est ostensiblement ta propre manière de faire, ce que tu attends de quelqu'un, et ce sans quoi tu ne m'admirerais pas.

Une phrase me vient : «she’s wired differently», et je comprends par cette phrase, qu’un de tes amis a dite, que je n’invente pas et que je ne suis pas en train de rêver, je suis en train de me souvenir de toi.

Palermo, 31 août 2010

Cidrüd & Lue

Cidrüd & Lue

À Paris
En March 2010
C'était le printemps
Ref 254.14a

Hier matin, rue Bonaparte, deux adolescents qui s’embrassaient vainement, et dans le bonheur.

Hier nuit, rêvé de Hannah. Nous nous retrouvons assis dans une pièce ovale avec d’autres, quelque chose de l’exposition universelle, ou d’un monde magique et complexe à la fois est présenté à la foule. Marche dans la rue, devant une vitrine de restaurant. Je suis à la fois si sûr de moi, et prêt à faire des erreurs, l’enjeux est de taille, mais si je n’y pense pas, elle verra que je suis un chic type. Je n’ai pas besoin de l’autre.

Cette nuit, rêvé de Lue. Chez ma mère, avant que nous n’habitions en face de chez nous, dans ma chambre d’enfant. Quel amour ! Nous dormons dans ma chambre, nous regardons par la fenêtre, le solitaire cèdre du Liban, venir le redoux.

Paris, le 21 fevrier 2008

De quoi tu te caches

De quoi tu te caches

À Paris
En February 2010
C'était l’hiver
Ref 248.28

Un rêve au sujet de la dette. Je suis déjà en retard pour passer prendre le colis à la boulangerie, et les piétinements impatients des gardiens et des portiers qui, pourtant, me doivent le service, et que je vais payer, me harassent et me tourmentent. Enfin parvenu à retirer le colis, je dois me diriger avec la même angoisse vers le grand hall où se déroulent les festivités de ce soir, et pour lesquelles je suis aussi en retard. Tout le monde m’attend, et H attend le contenu de ce colis; je souffle péniblement en songeant aux grandes responsabilités cérémonieuses qui ne peuvent commencer sans notre présence.

Parvenu au milieu de la foule, je dois me résoudre à ce que cette dernière certitude, qui rendait mon angoisse habitable et presque justifiée, tombe en miettes : la soirée bat son plein et je me retrouve embarrassé de tous mes efforts, soudainement devenus inutiles. L’idée que toute la pression dont j’ai été accablé au long de mes trajets soit aussi frappé d’inutilité, puisque la soirée se déroule très bien sans que je n’ai achevé aucune des tâches dont ce bon déroulement dépendait, ne parvient pas à me déculpabiliser. Je fuis le regard des musiciens et de leurs danseurs. Réfugié dans un grand amphithéâtre, accroché à mon colis absurde, pour ne pas affronter la bonté et la tendresse de Vincenzo, je vois qui s’élabore en moi l’histoire fantastique d’une vaste conspiration dont je ne serai qu’un pion, mais qui me redonne un rôle, celui de la révéler. Cette nouvelle place, qui est la mienne et que je n’ai pas choisie, apparentée au destin, meule ou atténue la hauteur sous plafond, l’angle du balancement des lustres, la cymbale des ceinturons, moi, mes responsabilités fuies des Cahiers, ces lettres en retard qui s’entassent sur des lettres, et le sens secret de ce gâteau au chocolat qui attache aux parois du colis et qu’H n’aura jamais.

September 26th 2010, The Jane, room 622, NYC

La perspective cavalière

La perspective cavalière

En January 2010
C'était l’hiver
Ref 253.22a

Des amis appuient mon cas auprès du colocataire qui, si la patrone de maison accepte, partagera cette chambre à Barcelone, dans une grande pension où je vivrai, loin de Paris. Moi, je compte les meubles, les éraflures, je caresse les draps et les plinthes le coeur dévoué à un autre lieu. Heureusement, j’ai des amis doués pour la négociation.
En sortant de la chambre, je traverse le couloir d’un air victorieux; ça y est, c’est chez moi. Avec un petit blond qui disparait derrière une porte (et ne l’ouvrira plus) j’ai sans doute fait mon collège. Je crois que nous avons une salle de vélo, et des fausses cabanes de bois décorent les pissotières, et essaient d’être en vente. Au goulot d’étranglement du couloir, je laisse passer galamment la patrone, qui lit en ce geste la confirmation de son du bon goût de m’avoir acceuilli ici. Je remonte le portar del angel grisé par l’orgueil. C’est à peine si je songe que j’ai désormais une chambre à l’année dans un pays étranger, où peut-être je pourrai faire ma thèse, mais qui m’éloignera des choses qui ont été ardues à établir et ne survivront pas seules (comme l’amour) au voyage de leur initiateur...
Vétu de mon costume blanc, je m’achemine vers la cérémonie de bienvenue. Je ne réalise qu’en m’en souvenant maintenant que les vieux qui dansaient dans les allées de la salle communale, alors que je cherchais déseperement à comprendre le placement des tables, étaient sans doute les parents des autres colocataires. Cependant je disposais d’un indice. Sur la dernière chaise, à l’angle de coupure d’une rangée, mon père, dont les visites sont toujours aussi ponctuelles, patiente en silence. Il me regarde sans rien ressentir, comme une image. Son front, ses yeux, sa statue, sa tenue, sont précis comme une gravure à l’eau forte. Mais je sais que tu es mort, mon père, et tu dois le savoir toi aussi, même si tu ne me le dis pas, ou mystérieusement me le dis par l’unique fait que, selon les perspectives, ta tête ne s’aligne plus avec ton corps, et tu es un assemblage cavalier : juste d’un certain point de vue, dénoncé par tous les autres.
Piazza de renzi, 13 août 2010

Les mauvais buissons et la montagne patiente

Les mauvais buissons et la montagne patiente

En January 2010
C'était l’hiver
Ref 247.3

Natalie, dont la beauté n'a jamais véritablement ressemblé à la mienne, m'invite finalement à la croiser à Rome, dans une chambre d'hôtel gentille, un peu pêche, à condition que je tolère la présence d'un monsieur gras, au catogan éparse et aux intérêts évidents. Sans doute parce que, quelque part en moi, subsiste le fourvoiement que les gens doivent être sauvés d'eux-mêmes, j'accepte le pacte et commence mon voyage. Cependant, parvenu à la chambre d'hôtel, je n'arrive plus à mettre le doigt sur ce qui m'a fait venir ici. La vue du gros monsieur gras, qui évente ses connexions et ses promesses comme des billets de banque, et Natalie qui marche autour du lit en envisageant les rideaux les yeux complices, me font serrer des poings.

— "Viens, Natalie", lui dis-je", j'ai une maison ici, allons-y maintenant, arrêtons cette atrocité. Tu n'y seras pas plus riche, mais il fait tiède, et les âmes sont sincères".

— "Reste quelques jours", répond la candeur continentale de Natalie, "peut-être que tu comprendras".

Je n'arrive pas répondre mieux que ça : "demain soir, dernière chance, retrouve-moi chez moi. Je t'attendrai encore un jour. Mais je sors de cette chambre". Pendant ce temps, le gros monsieur tapait l'air dégagé sur son ordinateur ce qui me frappa tout à coup comme étant des emails. En relevant l'adresse des destinataires, je vis aussi que mon nom figurait dans le corps d'un texte, qui, en substance, s'excuse de ce que "les frasques de Michaël V. Dandrieux, qui au début ne posèrent que peu de soucis, ont violemment empiré et sont la source de tous nos retards et de grandes souffrances. Il est venu ici et a causé des problèmes".

— "Comment peux-tu tolérer, lançais-je à Natalie, qu'on utilise mon nom pour mentir ? Lis, lis, c'est simplement un mensonge, la personne avec laquelle je te laisse est en train de faire de moi quelqu'un de mauvais que je ne suis pas, et s'apprête à utiliser publiquement cette invention."

Voici ce que Natalie, très calmement, me répondit : "tu habites ici, à Rome, dans un quartier un peu bobo, et à Paris... C'est vrai que ce n'est pas standard..." Moi, en souffrant que vous deux, abandonnés dans la porte qui claque de mon rêve, ne soyez pas les premiers cette année 2010 à m'avoir fait subir ça, à agiter pathétiquement les mauvais buissons de vos petits arrangements pour cacher la montagne qui est là et qui patiente, je songe en anglais que one should never underestimate the power of self dilusion.

Paris, le 24 octobre 2010

Engagement

Engagement

En January 2010
C'était l’hiver
Ref 247.10

C’est une toute petite ile, à la périphérie semblable à celle d’une cour d’école ou d’un terrain de jeu. Au centre de l’ile a poussé un bosquet dont la traversée est un raccourci inutile vers les divers bouts de la plage, et aussi une blague de répétition. Lorsque j’y arrive, H a déjà condescendu a ce que nous faisions quelque chose ensemble. Mais elle est convaincu aussi que rien ne marchera jamais. Ma vie routinière sur l’ile consiste en des séries d’epreuves répétées : rencontrer les miliers de ses amis, me souvenir de leurs prénoms, de leurs surnoms, du surnom de ceux qui ont le même surnom, du prénom et du surnom de ceux que je n’ai jamais vu mais qui constitueront le sujet d’une épreuve à venir; rencontrer ses collaborateurs, retenir ce qu’ils font, où ils ont officié et avec qui, les grands enseignements qu’ils délivrent dans diverses matières qui doivent m’intéresser, faire de la place à leurs nombreuses et contradictoires visions du business; rencontrer la famille, leurs codes et leurs langues... Plusieurs épreuves de mi-parcours sont des épreuves sportives. Contrairement à ce que je pensais, cette grande farandole est plus épuisante pour celui qui l’organise que pour celui qui la subit. Au fur et à mesure que mon corps court et s’étend, dans mes rêves, celui d’H s’affaisse. Il me semble, mais je n’en suis pas certain, que je sors vainqueur de toutes ses épreuves. Il se peut bien sûr que je triche parfois, par exemple en laissant un de ses amis devenir mon ami, en dirigeant moi-même un projet avec l’un de ses collègues; disons qu’en contournant certaines règles, je dénonce aussi l’absurdité comique de l’épreuve, qui est a l’image du petit bosquet : une espèce de grand embranchement rigoureux vers la même petite chose circulaire. Cependant, tout cela me convient, le jeu est le jeu, toute lèpre est habitable, et le temps que je passe à convaincre et à séduire je le passe aussi sur les intimes étendues de sable à apprendre à vivre selon les rites des autres.

Vient une épreuve dont je ne saurai que plus tard qu’elle est la dernière. Un grand picque-nique se prépare, et tout le monde est impatient. H, étrangement, n’apparait plus, ou de moins en moins. Ses amis et ses collègues célèbrent retours, départs, mariages et anniversaires sans que son absence prolongée ne soit d’une tristesse insurmontable. Je suis le seul, on dirait, a questionner les raisons de ce manège qui, si ce n’est pour elle, ne me vaut rien. Je reste concentré, mais je garde l’oeil ouvert - peut-être cette absence fait-elle aussi partie de l’épreuve.

Au sein de l’organisation du grand picque-nique, je trouve ma place très facilement. On me confie la tache de ramener la meilleure nourriture, et je connais cet indigène libanais dont les mezze raviront tout le monde. Nous occupons alors l’intégralité de l’étendue de l’ile. Mais, parmi les jeux d’équipe dont je ne comprends pas les règles, les langues que je ne parle qu’imparfaitement, les personnes dont la confiance m’est nouvelle, les remerciements que j’estime ne pas mériter et le bonheur impensable pourtant rassemblé, à la force des bras, dans ce vaste océan, toujours aucune trace d’H. J’apprendrai par voix indirecte qu’elle déteste cette ile invivable et sans ombre, perdue sous les nuages ingrats, criblée de gens à voir, d’histoires a écouter et d’etrangetés a comprendre. Et en premier lieu, pensai-je en me demandant comment je vais dormir si même mon bosquet est envahi par les grandes constructions qui ne m’appartiennent pas, l’étrange bruit de ce monde bâti selon ses règles et, soudainement et uniquement à elle, devenu inhabitable.

Paris, 11 novembre 2010

Le moment où un homme sait qui il est

Le moment où un homme sait qui il est

En January 2010
C'était l’hiver
Ref 247.1

J’adore cuisiner au gaz. Je me promets que si, en déménageant, mon nouvel appartement est équipé de plaques électriques, je les ferai substituer par des arrivées de gaz.

En rentrant chez moi ce soir là, j’ai voulu me faire un thé. Je me trompe systématiquement de poignée à tourner sur la console, et ce soir là, comme tous les autres, il me fallut deux ou trois tentatives pour trouver la poignée qui correspondait au bon feu. Seulement j’avais aussi tourné toutes les autres : sans doute l’une d’entre elles était la cause du sifflement que j’entendais, et qui indiquait une fuite. Je tentai donc d’aligner toutes les poignées avec leur indicateur d’origine, pour repartir de zero, mais elles me semblèrent tourner dans le vide. Lors d’une fuite de gaz, les hommes de métier consomment l’oxygène alentour en créant artificiellement une explosion. Je me mis en tête d’allumer le feu tant que le gaz était contenu dans la petite cuisine, pour consommer le gaz avant qu’il ne s’accumule. Mais le sifflement se déplaçait narquoisement d’un feu à l’autre : impossible de savoir où approcher l’allumette. Le temps s’accumulait contre moi.

Heureusement, il me restait l’arrivée manuelle de gaz qui alimentait l’appartement. La poignée était fragile à la main, mais elle fonctionna et coupa le sifflement. Pour être bien certain que mon plan avait fonctionné, je repris la manette a pleine poignée, je réenclenchai le gaz puis je le coupai de nouveau. A ce moment là le gond d’arrêt de la poignée céda et le tuyau distribua tout son gaz sous pression.

Je vérifiai d’un coup d’oeil survivant les possibles productions de flamme. Il ne me restait que quelques minutes avant que tout explose.

En courant dans ma chambre, je rassemblai mon trésor : le Leica et une copie inédite de la Candeur des Monstres. A chaque étage, je frappai pour réveiller les voisins en criant «gaz ! gaz !». L’un des voisins, qui comptait gagner un peu de temps de sommeil me suggéra de remonter pour couper l’alimentation extérieure de l’étage. C’était ingénieux, mais j’avais un peu peur de remonter, et il faudrait sûrement l’aide d’une échelle maintenant que le paysage abandonné à lui-même avait évolué sauvagement.

En même temps ce n’était pas une si mauvaise manière de me faire pardonner du danger que je faisais courir à tous ces braves gens, à cause d’une tasse de thé. D’autant plus que j’avais oublié mon sachet dans la cuisine, et que sans lui, même si j’arrivais à sauver l’immeuble, ça serait comme si je n’avais rien fait. On m’apporta une échelle.

Paris, 15 fevrier 2008