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Quand on veut quelque chose, on a la moitié de chance de ne pas l'avoir

Quand on veut quelque chose, on a la moitié de chance de ne pas l'avoir

À Roma
En April 2011
C'était le printemps
Ref 281.32

Nombreux rêves enchevêtrés. Je te cherche, dans le paysage qui grandit : d’abord les parallèles de la rue Montorgeuil et de la rue Saint Denis, puis les allées en damier de la Theresienwiese, puis les trois voies légèrement divergentes de la fourche de Rome (où cette photo a été prise), qui partent de la place du Peuple et touchent la place d’Espagne, le Campidoglio et les berges du Tibre. Je sais que tu es chez Morgane, mais je te rate de peu la première fois, et les lieux reconfigurés des deux chances suivantes opposent à mon avancée des attractions d’où se jettent des hommes peints et des petits chalets, des églises jumelles et des palais, mais jamais la rue où tu te trouves ne se présente. Chaque fois, je me réveille dans le lit superposé de mon enfance et tout recommence à zéro, et je regarde le soleil par le balcon briller sur une nouvelle chance de te trouver.

Vient un jour où je me réveille pour de vrai (dans mon rêve). Je suis nu dans ma chambre bleue et quelque chose de rance dans l’air m’indique que cette période de quête dans ma vie fut longue et retirée. Je suis parti longtemps dans ce rêve et j’ai perdu les miens. La bonne que j’appelle, "Carlita", est la seule chose qui me reste. Par les carreaux de la fenêtre, je vois vaguer la tête moussue d’un homme. «Comment le niveau de l’eau a-t-il pu porter les pêcheurs si proches du troisième étage» pensè-je. Carlita ouvre la porte à ce moment et s’affaire à rectifier un lieu que pendant mon coma elle devait rectifier identiquement chaque jour : les gestes sont rapides et sévères. «Ce monsieur veut louer», dit-elle pour écarter la mort, puis, en prenant conscience de ma nudité soudaine, elle tire le rideau de la fenêtre.

J’enfile quelque chose et me dirige sur le balcon du salon. Les meubles se rappellent à mon souvenir, je reconnais le canapé et je me souviens que je ne l’ai pas choisi. Depuis le balcon, le monde extérieur a changé. A la place du séculaire cèdre du Liban que je te montrerai quand nous visiterons ma mère s’écoulent des canaux tordus et des lignes de sable. C’est très beau, mais l’effort qu’il me faut produire pour superposer à ce paysage le paysage que j’ai connu est accablant, et la vie d’étranger qui m’attend ici semble à cette image. Heureusement, naturellement, reviennent les autres paysages rêvés, que je regardais chaque fois dans mes rêves en me réveillant, par le même balcon rêvé. Et, en tirant un fil de chaque paysage, les souvenirs des vies que j’y ai vécues en te cherchant reviennent aussi me rassurer : les hommes peints, les églises jumelles, le jour où j’ai appris à voler, les feuilles des arbres dans ma poche, le vélo sur les marches obtuses, la fois où avant de ne pas te trouver j’avais été chercher une boite remplie d’un cadeau...

Dans mon dos Carlita prépare l’odeur du Café.

Rêvé à Paris, le 3 février 2012

Cidrüd & Lue

Cidrüd & Lue

À Paris
En March 2010
C'était le printemps
Ref 254.14a

Hier matin, rue Bonaparte, deux adolescents qui s’embrassaient vainement, et dans le bonheur.

Hier nuit, rêvé de Hannah. Nous nous retrouvons assis dans une pièce ovale avec d’autres, quelque chose de l’exposition universelle, ou d’un monde magique et complexe à la fois est présenté à la foule. Marche dans la rue, devant une vitrine de restaurant. Je suis à la fois si sûr de moi, et prêt à faire des erreurs, l’enjeux est de taille, mais si je n’y pense pas, elle verra que je suis un chic type. Je n’ai pas besoin de l’autre.

Cette nuit, rêvé de Lue. Chez ma mère, avant que nous n’habitions en face de chez nous, dans ma chambre d’enfant. Quel amour ! Nous dormons dans ma chambre, nous regardons par la fenêtre, le solitaire cèdre du Liban, venir le redoux.

Paris, le 21 fevrier 2008

La mort de Jean-Paul Bluker

La mort de Jean-Paul Bluker

En May 2009
C'était le printemps
Ref 225.22a

Au printemps de 2004, l'héritage que m'avait laissé mon grand père, Henri Victor Dandrieux, s'était épuisé. Il en restait une petite Rétinette Kodak de 63 ou 64, sans télémètre et sans luxmètre. L'objectif entrait parfaitement dans la main, et j'avais pris l'habitude de le tenir quelques heures par jour, dans le métro et au Palais Royal, en espérant que sur ces premières photographies le monde apparaisse plus beau ou plus sensé.
Au mois de juin, mon père, qui s'appelle Jean-Paul Bluker ou Olivier Bluker, reprit contact après peut-être quatre ans de voyage. Nous nous promîmes de nous revoir, comme nous nous l'étions jurés déjà, sans y être fidèle. Pour cette raison, j'apportai au point de rendez-vous le seul livre que je savais pouvoir lire et relire pendant l'éternité patiente, qui n'a pas de début et pas de fin, et dont les pages semblent sourdre du plat. Finalement, mon père vint. D'abord il ne me reconnut pas. Puis, en m'apperçevant, il remarqua "mais, t'es pas noir !", ce à quoi je répondis "non, je ne suis pas noir". Le rendez-vous avait été donné sur les marches le l'Opéra Garnier, à Paris.
Nous passâmes cet après-midi dans le petit square Louvois que veillent les fenêtres de ma chambre. Je souhaitais lui dire que j'habitais là haut désormais, que j'avais réussi, mais je ne l'ai pas fait. A aucun moment je n'ai regretté d'avoir oublié la Rétinette, mais, depuis le lendemain, elle ne me quitta plus, puis le Leica ne me quitta plus. Sur les photos qui existent de moi depuis ce jour, il y a toujours une bandoulière de vieux cuir qui marque mes manteaux, ou le Leica, sauf sur les deux autoportraits que j'ai un peu honteusement tenté de réaliser pendant ces cinq ans. Mes amis prirent des nouvelles de l'appareil photo, à la manière que quelque chose qui fait partie intégrante de votre vie tout en y étant véritablement étranger, comme un colocataire, le souvenir de qui nous étions en 1999 ou la maladie. Dans leur oeil comme sur les photographies qu'on me montrait, j'étais devenu un photographe. Mais, au fond, l'appareil songeait au jour où il rencontrerait mon père. Nous pourrions prendre à ce moment une photo de lui, qui parlerait à la fois de mon père et de moi, c'est à dire de ce que la photographie révèle d'une personne malgré ce qu'elle souhaite montrer, et de ce qu'elle révèle du photographe qui tire, édite et choisit de publier, même parfois si ce n'est pas facile, quelque chose qui, en 1/1000e de seconde, rassemble tout ce qu'il est.

Every other day

Every other day

En January 2009
C'était l’hiver
Ref 218.15

Je me revois appuyer contre la porte de chez elle une petite feuille de papier, et hésiter à la langue dans laquelle j’allais laisser mon message. L’idée d’avoir fait tout ce chemin et de repartir sans que personne ne le sache, ou qu’elle le sache trop tard, me revenait magiquement au même. Je me suis fait tant de soucis dès que j’ai appris sa maladie, c'était à en creuver. Pendant le voyage, les souvenirs de ses problèmes aux yeux, de sa bosse apparue sans raison, de son asme, de ses allergies, de toutes les choses qui lui arrivaient tout le temps et la conduisaient chez les médecins avaient un peu atténué le sentiment d’urgence. Et maintenant que je me tenais là, c’était comme si je n’y croyais plus. «Je n’ouvrirai pas la porte», pensai-je, «pour trouver ma place dans sa trêve sordide et insensée, mais je suis venu, j’ai été fidèle à moi-même». C’est à ce moment là que Wolfgang me surprit.
On n’annonça pas mon arrivée, mais, en longeant le couloir de l’appartement, je repris peur. C’était donc vrai, elle avait été frappée par une maladie incurable. Je vis immédiatement les symptômes de cette maladie : Hannah avait été rétrécie à moins de 20cm, une toute petite merveille parfaitement proportionnée, mais de la taille d’un livre. «Il doit y avoir un remède», lui dis-je, en songeant alarmé à la relation qui nous attendait, pleine de déséquilibres de poids, de forme et de force. «Non, il n’y en a aucune» répondit-elle. Mais, au travers de l’affirmation médicale, j’entendis un bonheur étrange. En la regardant se mouvoir dans une maison en tout petit avec des petits canapés et une petite télé et une petite thériere avec un chauffe plat petit, qu’elle s’était construit avec une vitesse suspecte, je compris que cette nouvelle certitude, qu’aucune relation équilibrée n’était désormais possible, était précisément ce qui la rendait légère et libre de l’échec.
Paris, perdu au mois de janvier

Le fils d'Olivier Bluker, votre hôte

Le fils d'Olivier Bluker, votre hôte

À Mogador
En July 2008
C'était l’été
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Depuis que nous ne nous voyons plus, Jean-Paul Bluker, qui s'appelle aussi Olivier, continue de me visiter en conte, en rêve et dans la répétition. Je m’étonne toujours de ce que, lors de ces visites annuelles, il soit si propre, si beau. La nuit du 5 avril 2009, dans mon sommeil de la Marktrasse, je porte mon manteau gris en damier. Tout comme moi, mon père n’avait qu’entreouvert son col officier ; mais quel oeil vif ! Sans qu’il ne m’en parle directement, je devine une longue convalescence qui touche à sa fin, des premiers pas hors d’un hôpital, un homme qui a pris la mesure du temps, a changé ou s’est laissé changer. « Mais, me dit-il, ma fertilité est abîmée ».
Nous cherchons un coin pour parler, et je lui propose ce jardin que je connais bien, derrière un portique. « Non, répond-il, allons plutôt là» et, en tirant de sa poche une clef dorée dont je m’étonne qu’elle lui ait été confiée, il ouvre la double herse d’un jardin privé, profond et calme. Sous les ombres dont les dessins sont encore très nets et insensés, il me demande pourquoi je ne lui parle pas, pourquoi cette distance. Parce qu’il a bien compris que je me posais la même question, ou parce qu’il est le protagoniste mal rapiécé du rêve d’un seul homme, je devine que nous sommes très complices, malgré les années, la couleur de la peau ou la folie qui me sépare de lui. « Tu n’étais pas là, papa, lorsque maman souffrait à cause de toi », répondis-je. Mais ni lui ni moi ne sommes dupes de cette évidence, et nous nous sourions en songeant qu’une véritable distance, plus secrète et plus intime, nous relie.
Jean-Paul Bluker et Olivier sont morts le 10 juin 2009 à l'âge de 67 ans, de mort naturelle, dans le village d'Ondreville, dans un champ.

La subjectivité élargie

La subjectivité élargie

En May 2008
C'était le printemps
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Dans un grand jardin avec un lac, des nénuphars et une terre meuble sous les pieds, toute la famille déjeune. Kevin a pris du recul, il nous envoie quelques mots pleins d’esprit depuis un petit lieu herbu d’où il espère ne pas avoir à trop parler Français. Moi je suis proche de Stéph et de Cécilou.
Côme est beaucoup plus maigre, dépouponné, c’est un petit homme aux yeux magnifiques, aux traits singuliers. Fierté de Stéphane. Ce sera un adulte d’une beauté remarquable. Parmi ses nombreux balbutiements et babillages, j’entends une phrase parfaitement construite. Cela m’oblige à compter à l’envers les semaines depuis sa naissance, inquiet de tant de grandeur.
Marrakech, le 22 août 2008

Le rêve, la magie et la métaphore

Le rêve, la magie et la métaphore

En June 2007
C'était l’été
Ref 174.8

Dans la salle Louis Liard, le 21 juin 2007, je devais donner une lecture sur "la technique invisible". Enfin c'est ce qui était écrit sur le papier. Lorsque j'ai la chance de faire une lecture, j'essaie de parler lentement et, au lieu de donner quatre ou cinq idées successives, je cherche à n'en donner qu'une seule, sous la forme de plusieurs variations simples et complémentaires. Tout du moins, c'est le projet.

Un auteur respectable (édité chez Seghers, la maison d'édition d'Aragon), dit un soir, devant l'Hotêl du Terminus, à Cahors, que donner une lecture, c'est donner de l'intelligence aux spectateurs. Je n'étais pas d'accord avec lui, je ne le suis toujours pas. Je pense que donner une lecture, c'est recevoir de l'attention, et que, comme publier un livre, parler est à la fois une chance et une responsabilité. Je ne sais pas comment remercier Julieta Leite, qui me dit il y a quelques jours, c'est à dire trois mois après la lecture qui suit, qu'elle en avait aimé la lenteur, et qu'elle y avait vu, où probablement il n'y a rien, quelque chose d'humain.

C'est donc un photographe qui est aussi chercheur et qui dit :

Mesdames et messieurs,

Tout d’abord, merci à vous de l’attention que vous prêtez à ces journées du CEAQ, aux idées que des générations de chercheurs y ont présentées en maintenant 25 ans, et bien sûr à celles que notre génération a proposé ces deux derniers jours.

Je me suis rendu compte trop tard qu’il y a une petite erreur dans le titre de cette intervention, ou plutôt dans le titre de l’intervention qui est écrit sur le programme. C’est une évidence pour chacun d’entre nous que la technique est partout, qu’elle est un maillon très fort de notre quotidien, et j’ai eu le sentiment que parler de la « technique invisible » pouvait faire penser à un contre-sens ou à un manifeste paranoïaque.

Je vais donc essayer de parler de quelque chose de plus large : du rêve, de la magie et de la métaphore. Et pour ceux qui, d’aventure, resteraient jusqu’au bout de cette intervention, je vais aussi essayer de donner une petite idée sur le devenir de la technique, qui a été élaborée au sein du Groupe d’Etude sur la Technique et le Quotidien, que dirige Stéphane Hugon depuis maintenant 7 ans.

Le rêve de Susca

Et parce que j’ai du mal à conduire un propos sans exemple, je voudrais commencer par le récit d’un rêve. J’aurais voulu que ce rêve fût un rêve de Simmel, ou de Durkheim, ou d’un grand rêveur comme Kafka ou Coleridge, mais c’est un rêve qui est venu à Vincenzo Susca, et comme c’est un très beau rêve, je pense que nous pouvons le lui pardonner.

Donc Susca fait un rêve. Il se réveille et il se souvient d’une phrase très précise. Il sait que cette phrase était précédée par des architectures gigantesques, des protagonistes multiples et une longue suite d’événements, mais, lorsqu’il se réveille, il ne se souvient que de cette phrase mystérieuse. La phrase est « la chronique est plus importante que la beauté ». Vincenzo Susca rêve en italien, et donc la phrase lui vient en italien, mais la traduction est celle-ci : « la chronique est plus importante que les beauté ».

Susca est certain que cette phrase veut dire quelque chose, qu’elle a un sens caché, ou si vous voulez, il garde l’impression rêvée que cette phrase a un sens, mais, maintenant qu’il est réveillé, il est tout aussi certain que ce sens est perdu, et ce qui lui reste, ce sont des hypothèses.

Il y a deux possibilités. Soit cette phrase est fausse, et c’est une perversion ou un assemblage hasardeux (enupnion), et elle ne veut rien dire. C’est un don, ou une pure invention de l’esprit, pour reprendre une vieille idée d’Homère et de Virgile1. Mais nous pensons à mille exemples de la littérature, où l’expérience poétique (ou le sentiment poétique) se produit de manière naturelle et inévitable, et où nous l’acceptons justement parce que le récit le justifie et que la musicalité d’une phrase, ou une métaphore merveilleuse sont causés par une circonstance ou un lieu.

Alors cette phrase est vraie, ou prophétique (oneiros), et la chronique est effectivement plus importante que la beauté. Mais cela n’est pas possible, parce qu’il existe au moins une structure narrative où la chronique est nettement moins importante que la beauté, où le spectateur croit pleinement à ce qui lui est raconté, même si la chronique des événements est décousue. Et en échange de son implication, il reçoit l’inspiration, des images surprenantes, il rencontre des personnages inattendus, il entend des phrases à tiroir, et cette structure c'est le rêve.

Parce que dans le rêve, nous acceptons quotidiennement qu’une image nous porte à une autre image, sans pour autant qu’entre ces deux images la logique ou l’étymologie puisse trouver un lien.

Bien sûr, il existe des précis d’onirologie, d’onirocritique, et d’oniromancie. Au terme de ses voyages, je crois qu’Artémidore d’Ephèse2 basait ses prédictions sur un corpus de plus de 3000 rêves. Mais, quand nous rêvons aujourd’hui, nous ne pensons pas que le rêve nous porte une image de l’avenir, nous acceptons les images qui nous sont offertes, et lorsqu’elles nous reviennent au cours de la journée, le lien qu’elles entretiennent les unes avec les autres, leur association, nous paraissent étrangement justifiés.

La métaphore et le trajet de A à B

Si vous voulez trouver un exemple de structure narrative similaire dans la poétique, ou dans la linguistique, vous pouvez penser à la métaphore. Dans une métaphore, comme dans le rêve, deux images ou deux formes sont associées l’une à l’autre, et le spectateur ou le lecteur sent cette association, ressent cette association, mais il lui est impossible de retracer le trajet qui lie les deux mots, ou de le retracer mécaniquement.

Si nous pensons aux grandes métaphores de la littérature, aux métaphores qu’ont employés les chinois, les grecs, les saxons et qui sont aussi nos contemporaines, nous trouvons la métaphore qui lie la lune à un miroir, les étoiles aux yeux ou encore l’homme à une carte de l’univers. Caldéron, par exemple, pensait que l’homme est un univers en miniature. Il a aussi un vers où, pour parler d’un pistolet, il dit « un aspic d’argent ». Cette autre métaphore est aussi très ancienne, celle qui compare le métal à la mort : quelque part dans l’Odyssée il est question d’un sommeil d’acier, et lorsque la seconde des filles traîtresses du roi Lear décrit son amour, elle dit qu’il est forgé « dans le même métal » que sa sœur, la première traîtresse. Le lecteur comprend que le présage est funeste et que l’amour est déjà mort.

Devant chacune de ces métaphores, le lecteur ou le spectateur sent une liaison intime entre deux choses a priori étrangères, et un émerveillement devant l’impossibilité de raisonner ce lien, de le dissoudre, de le décomposer.
La magie et la technique moderne

Et si nous cherchons une forme sociale correspondant au rêve et à la métaphore, il nous suffit de penser à la magie.

Pas la prestidigitation, le cas de la prestidigitation est un peu particulier, puisque nous pensons qu’il y a un truc, nous sommes persuadés qu’il y a un truc. Si nous ne l’étions pas, nous demanderions une enquête scientifique sur le tour et une biopsie du magicien, pour que chacun puisse bénéficier de son pouvoir magique.
Je pense ici à la magie telle que la craignait par exemple le 19e siècle de l’Abbé Migne, et qui est une manière de produire des effets merveilleux à partir de causes naturelles. Ce qui caractérise l’effet merveilleux, c’est justement l’impossibilité de le raccrocher à une chronique d’événements.

L’idée que ce lien échappe à l’entendement, ou à la vue, ou aux nombreuses méthodes scientifiques qui se sont succédées et qui ont prouvé la fausseté de la méthode précédente, est proprement le cauchemar de la modernité. Pour reprendre un mot que Heidegger dit en 1953 ou 1954 dans une conférence3, La technique moderne est un mode du dévoilement, une provocation la nature, elle la met en demeure de livrer ses forces et produit des bobines et des engrenages pour la canaliser et l’accumuler.

La technique moderne est bien représentée par cette image des rouages laborieux, qui relaient et acheminent une énergie vers un destin ingénieux. Ce fantasme du découpage et du caractère prédictif des événements, jusqu’aux paradigmes déterministes les plus audacieux, ont gouverné la science du 19e siècle, cette fois celui du démon de Laplace4, qui est cette créature philosophique qui connaîtrait l’état de l’univers et pourrait prévoir ses états futurs et retrouver ses états passés. Le même fantasme n’était pas absent des espoirs d’Artémidore, dont les prédictions étaient si hasardeuses, qu’il arrivait même qu’elles se réalisent.

Nos générations, qui connaissent bien la modernité, qui ont lu ses livres, gardent un lien très fort avec l’image des rouages, de la machinerie mécanique. J’aime beaucoup cette expression du professeur Maffesoli. Lorsqu’il parle d’un type de connaissance évidente, il dit que nous savons certaines choses parce que nous les avons bues « avec le lait de la mère ». Et bien nous savons, de cette manière-là, que les forces qui animent une montre mécanique sont à notre mesure, que, si nous avions le temps, et de bons yeux, nous pourrions remonter chacune des roues qui vont du ressort jusqu’aux aiguilles et comprendre, par le seul exercice de la logique, le fonctionnement d’un appareil mécanique quelconque.

La technique invisible

Mais si vous faites tomber votre téléphone portable dans l’eau, ou si, un jour, l’ordinateur ne s’allume plus, si l’imprimante est reconnue le lundi, mais pas le mardi, ni le mercredi, vous vous trouvez dans une situation en même temps nouvelle et archaïque. Nouvelle parce que cela fait des années que l’idée de la dysfonction était associée à une cause mécanique, et que, malgré sa complexité, cette cause était toujours à notre mesure, ce qui n’est pas le cas des pannes électroniques.

Archaïque, parce que vous vous trouvez devant une machine qui n’est pas au-delà de la précision de vos sens, comme l’étaient la montre ou l’appareil photo, mais qui est d’une certaine manière inaccessible, qui ne parle ni le langage de vos yeux, ni celui de vos mains, et dont la complexité n’est pas dans le nombre d’éléments qui composent l’engrenage, ou dans leur taille, mais dans le mode de fonctionnement même. Si bien que malgré notre confiance dans les spécialistes, les réparateurs, les experts, la technique qui nous entoure et son mode de fonctionnement échappent à notre regard et à notre capacité immédiate de la comprendre.
J’ai entendu certaines personnes, à ce sujet, parler de technique invisible. Et je trouve qu’ils ont eu un bon mot, parce que ce qui est invisible est présent, parmi nous, mais aussi, d’une certaine manière nous échappe. Il y a dans l’invisible une forme de présence évidente mais inaccessible. J’ai entendu aussi parler de technique magique, de technomagie, ou d’autres manières de lier la technologie avec la magie. Ces phrases, bien entendu, sont des métaphores.

Mais elles rappellent bien que les mythes et les images collectives pénètrent dans la culture et dans l’imaginaire par la relation quotidienne avec un climat, une géographie ou une technologie. Une civilisation dont la technologie est suffisamment avancée est la magie de la civilisation suivante croyait l’écrivain Arthur C. Clark5. Notre civilisation, ajouta-t-il dans un essai ou un roman, est peut-être la première aux yeux de laquelle sa propre technologie est devenue magique.

L'esthétique

J’aimerais dire un dernier mot sur les conséquences de ce lien entre magie et technique, ou entre la structure de pensée que partagent le rêve, la magie, la métaphore et la technique qui nous entoure.

Maintenant que cette structure de pensée est revenue, maintenant que le vocabulaire de l’enfance, le ludique auxquels nous rend souvent attentif l’œuvre du Professeur Maffesoli, comme l’émerveillement, ont été portés jusqu’à nous par la technique, dont le projet même était de purger ces fantasmes et ces enfantillages, je me demande dans quelles autres situations, étrangères à la technique, ou liées à elle métaphoriquement, allons-nous mobiliser ces idées ? Qu’allons-nous penser (malgré nous) à l’aide des cette manière de penser ?

Il faudra passer un peu de temps sur l’intuition de Stéphane Hugon, autour de laquelle, d’ailleurs, s’articuleront les travaux du GRETECH de l’année prochaine. Stéphane nous propose de penser à l’esthétique, et cela m’a amené à cette belle idée d’une réconciliation entre un mode de jouissance qui a besoin d’une présence totale, de l’ordre de la révélation, et un autre mode de jouissance, plus proche de nous, qui fait avec la partialité, le voyage, l’a-peu-près, une manière de jouir de l’insaisissabilité des choses.

Il y a cette phrase, qui a été écrite en 1945 ou 1946, à la fin d’un essai sur la muraille et les livres. Aujourd’hui encore elle me semble très juste. C’est Borges, le jeune Borges (il n’est pas encore aveugle) qui conclut cette petite intervention et qui dit :

« La musique, les états de félicité, la mythologie, les visages travaillés par le temps, certains crépuscules et certains lieux veulent nous dire quelque chose, ou nous l'ont dit, et nous n'aurions pas dû le laisser perdre, ou sont sur le point de le dire ; cette imminence d'une révélation, qui ne se produit pas, est peut-être le fait esthétique. »

1 Virgile (Eneide 6.893) / Homère (Odyssée 19, 562)2 Onirocriticon, Artémidore d'Éphèse, La clef des songes ; trad. et notes par André-Jean Festugière. Paris, J. Vrin, 19753 M. Heidegger, Extraits de Essais et conférences, Trad. André Préau, Paris, Gallimard, 1958, pp. 9 à 48.4 Pierre-Simon Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, Paris, Christian Bourgeois, 1986, pages 32 et 33.5 C.f. The Sentinel ou The City and the Stars.

Bon anniversaire Kamiel

Bon anniversaire Kamiel

En October 2006
C'était l’automne
Ref 163.28a

J'eus l'idée, en découvrant qu'une chanson durerait 2'41, que je n'allai pas réaliser combien ce temps serait du temps en moins dans ma vie. Au contraire, j'aurai l'impression que je peux expérimenter le temps, le mettre à l'épreuve, le mesurer, dire que 2'41, c'est peu ; au final, j'avais le sentiment simple que la longueur de ma vie était tellement grande, indéfinissable, qu'elle recelait peut-être (l'espoir) un infini caché.

Les chiottes du Sketch

Les chiottes du Sketch

À London
En October 2005
C'était l’automne
Ref 142.36

Dans le bar bulle du Sktech, il y a la fille à la robe fendue jusqu'en haut. A un moment je vais aux toilettes pour découvrir que la blague (faite un nombre de fois rasant) n'était pas une blague : les chiottes du Sketch sont une réplique d'un champ d'oeufs aliens, avec quelques libertés finalement bien commodes prises au niveau des rapports de taille.Je ne sais pas lequel choisir, vraiment, j'hésite.Finalement j'ouvre le bon : il y a la fille de dos avec sa robe sur la tête et le string à l'abandon. Pris entre l'effroi (le lieu revient tout d'un coup) et un étrange sentiment que justice vient d'être rendue, je referme la porte en disant "not so sorry".

mvd rue Rameau (par Lue)

mvd rue Rameau (par Lue)

En August 2005
C'était l’été
Ref 137.25

Ma mère vient d'arriver pour la kermesse des arcades, aux jardins du Palais Royal. Sylvain est en retard et nous avons rendez-vous avec Renaud, dans un rad. Je pose le Leica, avec son 90 sur une chaise et je parcours toutes les arcades pour rejoindre ma mère. Elle est dans une villa et elle va bien. De retour de l'autre côté des arcades, je demande à un vendeur de journaux s'il a vu le Leica. Il me dit que quelqu'un est entré pour prendre l'appareil photo. Je suis mortifié. Je veux, un instant, regarder sous son étalage pour voir si ce n'est pas lui le voleur. Je lui demande qui c'était, à quoi il ressemblait. Il me dit "un homme très beau, accompagné de deux autres avec des bas sur la tête", comme les rappeurs. Comme je m'en veux de ne pas avoir cherché ces gens des yeux, de l'autre côté des arcades ! Ils me sont obligatoirement passés devant sur le chemin du retour. Je rentre dans ma chambre de Saint Gratien, la première. Je dors dans mon lit superposé, et il y a Eric Sauvion, qui pour la veille est le fantôme d’un ami. Je me relève parce que je n'arrive pas à dormir, je fouille partout, même les endroits secrets (de cette chambre passée) où j'avais caché des objets secrets. Quelques fois je bute bien sur un autre appareil, je vois clairement la Retinette de mon Grand Père sous la table à Legos, quelques autres, mais du Leica : rien. Je le dis à Eric, sur le ton du reproche (d'un coup il avait eu quelque chose à voir avec les arcades) : c'est bel et bien fini, le Leica n'est plus, le Leica et son 90. Résigné, je prends la voiture (j'adore conduire, je conduis très bien, comme à chaque fois) et je vais finalement accomplir le rendez-vous au rad, mais je ne sais pas où est Sylvain. Je fais demi-tour pour retourner le chercher, j'imagine Renaud qui nous attend. Ma peine est infinie, mais déjà des autres choses se passent, le rêve se dilue et je me réveille, très libre et affolé. J’ai remercié quelque chose. (Hier, en rentrant, au lieu de mettre le Leica et son 90 sur les étagères, je les avais mis sur le lit. Pour m'endormir, je n'ai pas eu la force de les ranger, je me suis permis de les poser au sol et le déplaçant, par la sangle.)

mvd bd Beaumarchais (par Lue)

mvd bd Beaumarchais (par Lue)

À Paris
En May 2004
C'était le printemps
Ref 90.16

Le narrateur ou le ProtagonisteJe regarde, sans attention inédite, la multitude des visages qui peuple en perspective la longueur d’un métro ; l’habitude. Mon regard ne dure qu’un infime moment mais, aujourd’hui, ce moment se déploie en moi comme un arbre. Tout d’abord la configuration des passagers m’apparaît suspecte, quelque chose en elle de vagabond et de précis me dérange. L’idée me vient que les choses qui s’agencent devant moi ont un sens caché ou un secret ; les passagers ne sont pas ici de leur plein gré mais plutôt dénoncent autre chose de séculaire, à l’œuvre et sourd, convergeant maintenant sous mon œil ; j’assiste à une combinaison dont ces hommes sont les éléments irresponsables. Sans raison, j’ai le sentiment que je peux trouver un sens dans l’inextricable toile des motifs personnels qui aboutirent à cet instant, j’ai le sentiment que le secret des foules et de leurs trajets est un texte écrit quelque part et qu’il est possible de le lire, de le posséder.Dans un second temps, je me rappelle avoir déjà eu la sensation diffuse que les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être (l’impression très commune qu’on ne nous montre pas tout, qu’il y a autre chose), sans être jamais parvenu à le formuler convenablement. Comme ce souvenir n’a pas d’odeur, j’en déduis qu’il est l’unique mémoire de nombreux moments mélangés. Je me souviens qu’à chacun de ces moments je fis des efforts pour ne pas parler de puissance supérieure, de mécanisme et de dieux, d’arrières-mondes et de cavernes et j’ai de la peine pour moi-même. Ces expressions que j’essayais d’éviter se collent alors à ma tête et, l’esprit plein de mots qui ne m’appartiennent pas, je réalise que l’idée du sens secret des choses, que j’avais eue tant de fois, n’est pas de moi. Elle est de quelqu’un d’autre, peut-être un ami ou un monstre mythique, multiple et sans visage (qu’un ami aurait été une fois), quelqu’un avec qui j’aurais conversé tout au long de ma vie.Enfin, l’image du métro me revenant, je revois quelqu’un qui me regarde sans attention. Il réveille sur mon corps le frôlement des fantômes, ces hommes qui auparavant pensèrent comme moi, un autre jour, ailleurs et qui le firent peut-être à l’instant même, en face de moi, en regardant comme cet homme, sans attention, la longue perspective du métro qui s’étale derrière moi. Leur nombre que je ne compte pas fait sombrer mon idée dans le domaine public et sa vulgarité cesse de me fasciner pour commencer de me faire peur.L’idée provenait des incessants chuchotements du monde, elle était dans ma culture avant que je ne l’ai, je ne peux pas la griffer, elle ne peut pas porter ma marque, elle parle de toi autant que de moi. Je la remplace par une haine incommensurable pour mon propre reflet dans le miroir de ce type, qui n’a rien fait d’autre que son bout de chemin en métro mais qui m’a destitué de la spécialité d’une idée chère et me fit douter de l’unicité de ma vie tout entière ; son regard fait de moi un motif quelconque au milieu d’une toile inextricable ; mes motifs et ma présence dans le métro deviennent obscures. Persuadé de son innocence (cet homme ne m’a peut-être jamais vu), je deviens incapable de le haïr, je me mets en colère tout seul. Pourtant je ne cesse de le plonger dans mon mépris, je lève mon sourcil droit, je mime son absence. L’inconnu du métro devient la métaphore du mal que je fais à mes amis en menant ma vie comme je l’entends, du mal que je leur fais en étant innocent du mal que je leur fais et du vertige que me font éprouver ces situations emmêlées, sans responsable et sans coupable.