2016. Poursuivre le paysage

Une photo argentique parmi 506 autres dans le Souvenoir.

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2016. Poursuivre le paysage

2016. Poursuivre le paysage

L’homme n’est pas le seigneur des entités. Tout au plus pouvons-nous, parfois, habiter et poursuivre le paysage que nous croyons dompter. Avec une tresse, poursuivre une vallée. Faire apparaître un vent dans notre étole. Là où rien ne poussait, aider à ce que croisse modestement un arbre. Homme libre : porte un vêtement de couleur ! Celui qui cultive son jardin, c’est lui le paysage ! “Celui qui est reconnaissant que sur la terre il y ait de la musique. Celui qui caresse un animal endormi. Celui qui justifie ou veut justifier un mal qu’on lui a fait. Celui qui préfère que les autres aient raison. Ces personnes, qui s’ignorent, sont en train de sauver le monde.”
Sois juste avec ce qui te cherche. Il n'y a pas de beauté de rechange.

La concorde

Réunir ce qui se cherche. Il semble parfois que l'œuvre du regard soit tout à faire cela : éditer le paysage, accélérer l’histoire qui sépare les époques et faire se rapprocher des gestes pourtant différents, des lumières parallèles, des couleurs exclusives. Le réconfort, la médiation, un effort de rabibochement et de conciliation, c’est comme si l’oeil resserrait la grosse laine de l’être pour faire se rencontrer une forme ici qui fuyait, et là l’ombre d’un bracelet, un visage sévère recueilli dans les mains qui l’aiment, un trait de bleu que rien de prédisposait à partager l’image avec un jaune poussin. Remettre ensemble ce que les fleuves, les langues, les mots, le temps et les guerres avaient pris tant de soin à écarter : si on devait me demander ce que je trouve dans la pratique de la photographie, je dirais d’abord cela. Je dirais ensuite que c’est une petite expérience commune, que le sentiment est partout de voir deux choses sans lien, ou même deux choses que tout oppose, cohabiter harmonieusement dans le cadre du viseur.

On oublie vite que les histoires se déploient dans un espace contraint, et que c’est là qu’elles trouvent leur mesure : c’est parce qu’on a évacué le bruit du monde que ce qui reste peut rentrer en dialogue. Tout ce qui ne figure pas sur le photogramme en est le lait maternel, ce sont les nourritures essentielles de l’image qu’on regarde, et comme ce que l’on mange, ce que l’on ronge, ce que l’on avale, il n’est plus besoin de les voir, elles sont dans le dedans. Le monde qu’on n’y a pas mis fait partie de chaque photographie, intimement. Toute l’oeuvre des yeux, c’est de savoir, en un millième de seconde, comment un coucher de soleil, une chemise à pois, un plein, un délié, ou le regard unique d’une fille qu’on aime, est un retentissement secret du cosmos, une banalité brillante susceptible de toucher tous les hommes qui, aujourd’hui, de notre temps, y laisseront traîner leur imagination. Des fois, on sent que cela vient. C’est un petit chatouillis qui nous le suggère, une intuition. Mais c’est tout autre chose que l’intuition ordinaire. C’est une intuition qui saisit à la fois la totalité et l’individualité des formes qui composent l’image, un chatouillis englobant. Devant chaque bonne photo : "tout est là".

Le philosophe allemand demande au maitre Zen comment on fait pour réunir la flèche et la cible. Le maitre répond d’abord qu’il faut redevenir comme des enfants, par de longues années d’entrainement à l’art de l’oubli de soi. Quand cela est réalisé, dit le maître, l’homme pense et pourtant il ne pense pas, la flèche est tirée, et même si c’est le bras de l’archer qui en a bandé l’arc, cela n’a pas d’importance, et peut-être que cela n’a rien à voir avec la flèche et la cible. Peut-être qu’une autre personne aurait tiré la flèche. Peut-être qu’à ce moment du monde, un autre archer a tiré une autre flèche, et leur destin s’est réalisé également. Peut-être que la flèche poursuit son cours depuis un arc bandé il y a des années, et que la cible était là avant cela encore. Puis le maitre liste la variété des phénomènes de la nature : il parle des ondées, des vagues, de l’océan, des étoiles et de la nuit, dont l’homme européen peut avoir peur, qui sont les figures où il puise l’inspiration de ses poèmes, mais qui observent une sorte d’indifférence à notre égard, qui sont des choses neutres. L’homme, dit le maître, peut devenir comme elles, parfois. Il peut alors penser avec une sorte de divine indifférence, en vérité il est les ondées, l’océan, les étoiles, le feuillage. L’image précède le photographe, c’est une chose pour l’âme européenne, comme la mienne qui est infiniment difficile à comprendre. Elle se perpétue au travers de la chance que le photographe lui donne de se montrer. Nous sommes tout au plus une occasion pour l’image : la flèche et le tirage, quand ils touchent, témoignent d’une discussion plus vieille et plus essentielle entre les termes du monde, car ce que tu cherches, cela te cherche en retour et déjà vient à ta rencontre.

mvd

Autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte. Bayern

Autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte.

Julie B. est assise à côté de moi. Elle a tout préparé, malgré le nombre incalculable de personnes qui viendront à diner, elle a tout préparé. Je ne vois pas le festin, mais je sais qu’il compte de nombreuses couleurs, se compose d’une variété presque infinie de goûts et de souvenirs de goûts. Je sais que toutes les formes sont imparfaites et que, comme dans une forêt, il n’y a aucun angle, parce que tout a été fait à la main. Cela me rassure, alors que Julie est assise à côté de moi, silencieusement, autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte.

Regarder partir les chats Les Chalps

Regarder partir les chats

Pendant longtemps, quand on me demandait pourquoi je prenais des photographies, je parlais de la mémoire, je disais que si je parvenais à terminer chaque année avec une bonne photo, alors, quand je serais vieux et gris et plein de jours, j’aurais au moins cinquante bonnes photos autour de moi pour me rappeler le passage des ponts, les femmes et les longs courants salés de mer qui auraient peuplé ma jeunesse.“Et quel
homme a besoin de cinquante photos”, rêvais‑je ? Attraper quotidiennement les raretés de la ville, les petites vies imaginaires du paysage aux fenêtres des trains, les visages de mes amis, était devenu comme un yoga, un joug (les mots sont de la même famille), à la fois un rituel, une astreinte et une discipline intime.

En 2003, une vague de chaud appesanti l’Europe. Cet été, je vis mon père pour la dernière fois de son vivant, et des montagnes en feu entre Bari et Campo Basso. Il y avait une blague, lorsque quelqu’un frappait à la porte de la rue Rameau où j’habite, qui était de prédire l’entrée de mon père, et cette blague était une façon de jeunes hommes de conjurer la mort. Quand mon père est mort, c’était 2009. Puis H. est partie. J’avais passé trente ans à me préserver, à trouver, à faire attention. Prendre des photos était une autre de ces manières de faire du trésor, d’accumuler, de garder les choses près de moi. Depuis, j’ai vu la mer en bicyclette, je me suis salement blessé, les sirènes de certaines célébrités se sont désintéressées de moi, et les précipitations qui me flattaient me donnent maintenant soif de calme et de concentration.

Peut-être qu’une histoire personnelle est moins la liste patiente des images gardées près de soi que la chronique des choses qu’on a laissé partir, d’elles-mêmes, de ce qu’on a su ne pas retenir. Cependant à chaque fois, mon côté garçon des banlieues qui m’attache à l’honneur me fait tenir à ce moment de l’au-revoir, si humain et si précieux, où deux personnes qui s’éloignent s’accordent symboliquement sur ce qu’elles ont partagé, donnent une dernière fois pour sceller la pierre de la caverne d’où sortent la nuit les fantômes des dettes. Si tu as regardé un félin que tu caressais s’éloigner de toi sans se retourner, alors tu sais, dans ces départs, ce que le coeur recherche et que les félins ne rendent pas.

Maintenant, nous sommes tous photographes. Et si je devais nous donner un conseil (mais peut-être ne le devrais-je pas, chaque homme doit se forger son yoga par lui-même), je nous dirais d’être plus indulgent vis-à-vis des photos que nous manquons ou que nous ne prenons pas, de ne pas s’irriter et de ne pas en vouloir au petit dieu du déclencheur enrayé, à la courroie qui n’a pas ramené le boitier assez vite, à la lumière oblique qui frappait le mauvais œil. Les images ne nous doivent pas d’advenir, et il en est ainsi également des relations amoureuses et d’un grand nombre d’événements. Nous, cependant, qui nous y dévouons tant, les appesantissons de richesses magiques, de l’or dont on se raconte qu’il doit les combler, mais dont nous espérons secrètement qu’il les ralentira assez pour qu’elles ne s’échappent pas. Il faut avoir eu un chat pour ne plus embarraser la réalité de notre amour.

La quête du ventre de la Terre

La quête du ventre de la Terre

Nous chevauchions par le désert en équipe. Etonnement, nos chameaux avaient reçu une telle éducation qu’ils parvenaient à nous maintenir, quelques soient les dénivelés du sol, à une hauteur presque constante. Les variations étaient souples et graduelles et il était facile de viser et de tirer.
Nous parvînmes à l’entrée d’une immense caverne où se déroulait un fleuve, des centaines de mètres plus bas. C’était le ventre de la terre, et un grand mystère y était détenu. Nous cherchions les meilleures manières de descendre, mais rien n’était suffisamment certain. Deux chemins symétriques avec une rambarde montée dans le flan de pierre semblaient dénoncer la présence ancienne des hommes, mais ils étaient aussi immensément vétustes et pleins de périls, malgré la possibilité de s’amarrer très fermement à la rambarde, en y nouant une corde. Comme le fleuve coulait dans une certaine direction, et parce que l’immense paysage à notre niveau allait en escalier, nous déduisîmes qu’il suffirait de cheminer assez longtemps pour atteindre le point où la surface rencontrerait l’intérieur.
Je partis avec un membre de notre équipe, au visage d’Aurélien, mais comme il me ralentissait, je pris la décision de voler. Contrairement à tous les autres rêves où voler est un acte pénible et perdu, je volais très bien dans ce rêve ici, très facilement (je découvrirai plus tard qu’il s’agit en fait d’un subterfuge).
A un moment du chemin, il devint évident que mes créanciers m’accompagnaient. Ils m’entouraient et marchaient partout sur la terre, cependant c'était comme s'ils ne me voyaient pas. En fait de voler, c’est une image de moi qui volait. Les autres personnages étaient sensibles à cette image dans le ciel, et pensaient ne jamais me rattraper ; en vérité je marchais au sol parmi eux, le point dans le ciel est une sorte d'illusion — cela seulement, ils ne le virent pas.
Pour me prémunir de dettes supplémentaires, je décidai d’abandonner la quête du ventre de la terre, dont l’entreprise nécessiterait sans doute de longues dépenses. En arrivant chez moi, à la fin de la journée, une sorte de soirée mélangée m’accueillit, qui rassemblait mes amis et mes créanciers, copain-copain. Alors que je suis au téléphone avec un client, qui me réclamait 10000 Euros pour lui rembourser de manière absurde la valeur de tâches que je n’avais pas eu le temps d’accomplir, j’appris qu’un émissaire avait déjà été envoyé pour récupérer cet argent, peut-être de manière brusque. Puisque certains spécialistes étaient là, je tentai de leur parler pour savoir si cette pratique rentrait dans le cadre du droit, mais je confondis le premier créancier avec un homme et le salua maladroitement comme tel (alors que c'était une petite femme aux cheveux courts) ; et le second, auquel j’essayai de parler l’Allemand, ne parvint pas à me comprendre car je ne maîtrisais pas le vocabulaire spécifique à cette situation.
Pendant ce temps, les créanciers étaient partout autour de moi dans la maison, à évaluer les objets mais aussi les manières de faire, pour savoir si mes gestes ou mon passé avaient de la valeur. L’un d’eux (une autre femme) me tira en direction des étagères de la bibliothèque et me demanda des informations sur le système qui leur permettait de soutenir tant de livres. Elle projetait d’en tirer un bon prix. Une voix dans un téléphone qui pendait au bout d'un bras bras m’indiqua qu’un personnage impressionnant était toujours en approche, pendant que les yeux des créanciers sillonnaient sans repos mon intérieur. Heureusement, je parvins subitement à me cacher de tous ces tracas dans un autre rêve :
***
Nous sommes Vincenzo et moi dans les chaleurs de l’Inde. Une sorte de bus nous conduit je ne sais où. Nous sommes assis sur des sortes de sièges roulants que l’équipage reconfigure en fonction des plats du déjeuner. On nous apporte une sorte de carpaccio de champignons sur de l’ardoise, et une purée violette, éventuellement des vitelottes. Cette fois la convention est de nous mettre côte à côte. L’équipage est charmant et dévoué. Dehors le grand paysage défile, et le visage de Vince, parcouru par les soleils, dit tout le bonheur que c’est que d’être transporté, comme par le dessous des bras les enfants si faciles au ravissement.
Rêvés le 31/01/13 à Rameau

Richesses imaginaires et convoitises symboliques

Richesses imaginaires et convoitises symboliques

Pour rejoindre JP, qui m’attend dans une autre section de New-York moins bruyante, moins empilée, j’attrape un taxi. Je ne sais pas véritablement où nous allons, la seule chose que je possède sont les indications que JP m’a données, et le taxi imagine déjà me fournir un service de bonne qualité en m’assurant qu’il connaît le lieu, le meilleur chemin absolu pour le rejoindre ainsi que l’influence de nombreuses variables sur ce chemin. Moi je garde un oeil sur le compteur car je sais que dans mes rêves je n’ai jamais la bonne monnaie ou bien la bonne devise pour payer mes rencontres.
Nous parvenons aux grilles d’une grande villa. En descendant de la voiture, j’aperçois JP, en tenue de tennis, de l’autre côté d’un vaste par-terre herbu, rond et sauvage comme une colline. «Combien vous dois-je» dis-je au chauffeur. «Pour le trajet, c’est 70 dollars» me répond l’homme, qui, en sortant à son tour de la voiture, révèle une taille et une maigreur insoupçonnées. «Mais, dis-je en tremblant, le compteur indiquait 27 dollars». «Vous ne pouvez pas savoir combien coute l’essence, ni les pièces de rechange, ni tous les autres paramètres qui déterminent le prix qui vous sera demandé» me répond le conducteur. «Ce ne sont pas des choses que vous pouvez connaître, et elles influencent parfaitement le prix de la course, comme le temps qu’il fait, l’alignement des astres, ou le vent ou la déclivité du terrain».
Je regarde dans mon porte-feuille et vois 45 dollars que je lui tends en disant «voilà tout ce que j’ai, 27 dollars pour le compteur et 28 dollars de tip». L’homme remonte dans sa voiture sans un bruit, mais je sens de l’amertume et aussi une résignation qui ne se forge que dans l’habitude. Je m’accroche à sa fenêtre en psalmodiant avec soudaineté «ne partez pas, je dois vous régler ce que je vous dois. Par ailleurs, j’ai toujours une carte, et vous pouvez recevoir des paiements par carte.» Mais notre différent n’a plus rien à voir avec l’argent, il est devenu une question de blessure et d’égo qui nous déparie. Lorsque le conducteur est parti, je reste avec JP à regarder la grille, en me demandant ce qui va se passer, un peu honteux de compter que, dans l’affaire, j’aurais tout de même gagné une course gratuite, puisqu’il a refusé tout mon argent.
Un petit vent fait du silence sur la plaine et du bruit en se glissant entre les barreaux de la grillse. Puis un autre homme, encore plus grand et encore plus maigre que le chauffeur de taxi, se présente à la grille. Il me fait signe de m’approcher avec un ton policier typique aux forces américaines : agressif, obstructif, écrasant, l’inverse de la justice. Il m’accuse immédiatement de ne pas avoir réglé ma course de taxi, et m’annonce que dorénavant je serai parqué ici, dans cette immense villa, sans espoir d’en sortir. J’essaie bien de lui expliquer que non seulement le compteur dément les propos du conducteur, mais aussi qu’il a refusé que je le paie en carte. Il semble que, parce qu’on m’accuse, tout ce que je dis soit une manière de me défendre, et donc sujet à la suspicion. Son principal soucis n’est pas tant de régler cette histoire que de montrer au plaignant qu’il a le droit absolu de faire valoir sa parole.
A la manière des conjurations japonaises, l’homme placarde un bout de papier sur la grille de la villa, sur lequel il ajoute quelque cryptogramme légal indiquant publiquement, à mes contemporains et aux dieux curieux, les chaines de ma sentence. Moi je regarde par dessus mon épaule le domaine qu’il me reviendra désormais de hanter, la colline qui mène à la villa, ses herbes qui poussent à vue d’oeil, les haies qui séparent les allées, les recoins qui scindent et multiplient les sentiers, et le lent paysage horizontal qui est une métaphore de l’égalité et de l’imminence chaque fois renouvelée de l’aventure ; sans trop de peine, je regarde.
Rêvé à Vence, le 29 avril 2011

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