Ramasse tes dieux

Une photo argentique parmi 512 autres dans le Souvenoir.

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Ramasse tes dieux Stéphane Hugon São Paulo

Ramasse tes dieux

Yaoyorozu no kami. Le Shintoïsme possède huit millions de dieux (un nombre infini de dieux). Ces dieux sont la rivière, le vent et le cerf. Ils sont une chose commune, une chose des grands chemins. Ils sont la terre qui apaise et le campement de la montagne. Ils sont l'enfance sacrée, la maison et les grands paysages. Nous les partageons tous, en eux habite un regard éveillé.

S'il arrive que leur clarté nous échappe, c'est que les mois se sont pelotonnés dans les mois. La vie devient dure. Souvent, non sans avidité, nous nous approprions leurs bienfaits. Séculaires, dans l’ombre, ils attendent pourtant que nous fassions halte, comme des enfants, dans leurs visages profonds. Ce qu'il y a de mutuel en eux cherche à nous sauver.

C'est cela que je me souhaite. Retrouver le monde, c’est retrouver le geste par lequel nous savons détisser, un, à un, les noeuds qui entremêlent nos vies parfois jusqu’à l’inextricable. On prie dans le sud Maria Desatadora dos Nós qu’elle nous vienne en aide. Mais le monde tout entier en possède le désir. Je nous souhaite que la multitude moins occupée des petits dieux nous prête ses doigts transparents. Je nous souhaite de savoir ramasser leur nombre infini, qui jonche patiemment la route. Je te souhaite cela.

La concorde

Réunir ce qui se cherche. Il semble parfois que l'œuvre du regard soit tout à faire cela : éditer le paysage, accélérer l’histoire qui sépare les époques et faire se rapprocher des gestes pourtant différents, des lumières parallèles, des couleurs exclusives. Le réconfort, la médiation, un effort de rabibochement et de conciliation, c’est comme si l’oeil resserrait la grosse laine de l’être pour faire se rencontrer une forme ici qui fuyait, et là l’ombre d’un bracelet, un visage sévère recueilli dans les mains qui l’aiment, un trait de bleu que rien de prédisposait à partager l’image avec un jaune poussin. Remettre ensemble ce que les fleuves, les langues, les mots, le temps et les guerres avaient pris tant de soin à écarter : si on devait me demander ce que je trouve dans la pratique de la photographie, je dirais d’abord cela. Je dirais ensuite que c’est une petite expérience commune, que le sentiment est partout de voir deux choses sans lien, ou même deux choses que tout oppose, cohabiter harmonieusement dans le cadre du viseur.

On oublie vite que les histoires se déploient dans un espace contraint, et que c’est là qu’elles trouvent leur mesure : c’est parce qu’on a évacué le bruit du monde que ce qui reste peut rentrer en dialogue. Tout ce qui ne figure pas sur le photogramme en est le lait maternel, ce sont les nourritures essentielles de l’image qu’on regarde, et comme ce que l’on mange, ce que l’on ronge, ce que l’on avale, il n’est plus besoin de les voir, elles sont dans le dedans. Le monde qu’on n’y a pas mis fait partie de chaque photographie, intimement. Toute l’oeuvre des yeux, c’est de savoir, en un millième de seconde, comment un coucher de soleil, une chemise à pois, un plein, un délié, ou le regard unique d’une fille qu’on aime, est un retentissement secret du cosmos, une banalité brillante susceptible de toucher tous les hommes qui, aujourd’hui, de notre temps, y laisseront traîner leur imagination. Des fois, on sent que cela vient. C’est un petit chatouillis qui nous le suggère, une intuition. Mais c’est tout autre chose que l’intuition ordinaire. C’est une intuition qui saisit à la fois la totalité et l’individualité des formes qui composent l’image, un chatouillis englobant. Devant chaque bonne photo : "tout est là".

Le philosophe allemand demande au maitre Zen comment on fait pour réunir la flèche et la cible. Le maitre répond d’abord qu’il faut redevenir comme des enfants, par de longues années d’entrainement à l’art de l’oubli de soi. Quand cela est réalisé, dit le maître, l’homme pense et pourtant il ne pense pas, la flèche est tirée, et même si c’est le bras de l’archer qui en a bandé l’arc, cela n’a pas d’importance, et peut-être que cela n’a rien à voir avec la flèche et la cible. Peut-être qu’une autre personne aurait tiré la flèche. Peut-être qu’à ce moment du monde, un autre archer a tiré une autre flèche, et leur destin s’est réalisé également. Peut-être que la flèche poursuit son cours depuis un arc bandé il y a des années, et que la cible était là avant cela encore. Puis le maitre liste la variété des phénomènes de la nature : il parle des ondées, des vagues, de l’océan, des étoiles et de la nuit, dont l’homme européen peut avoir peur, qui sont les figures où il puise l’inspiration de ses poèmes, mais qui observent une sorte d’indifférence à notre égard, qui sont des choses neutres. L’homme, dit le maître, peut devenir comme elles, parfois. Il peut alors penser avec une sorte de divine indifférence, en vérité il est les ondées, l’océan, les étoiles, le feuillage. L’image précède le photographe, c’est une chose pour l’âme européenne, comme la mienne qui est infiniment difficile à comprendre. Elle se perpétue au travers de la chance que le photographe lui donne de se montrer. Nous sommes tout au plus une occasion pour l’image : la flèche et le tirage, quand ils touchent, témoignent d’une discussion plus vieille et plus essentielle entre les termes du monde, car ce que tu cherches, cela te cherche en retour et déjà vient à ta rencontre.

mvd

2017. Un homme est riche en proportion du nombre de choses qu'il peut arriver à laisser tranquilles.

2017. Un homme est riche en proportion du nombre de choses qu'il peut arriver à laisser tranquilles.

Ce qui se trouve au cœur de l’ile d’Egine est un sentier. Lorsqu’on le suit sous le soleil, il fait passer par un chapelet de trente-trois églises, dont plusieurs sont effondrées. Juste devant le chemin se trouve le monastère consacré à Saint Nectaire. Je pense souvent à la petite cour du monastère, à son silence de vent, au peuple recueilli. Et ceux qui y sont venus y pensent aussi.

On y vient faire le tour des reliques de Saint Nectaire. Surtout de belles dames qui portent avec elles leurs histoires intérieures et toute la profondeur des âges immenses de l’humanité dont seuls les rides et les jupons froissés peuvent rendre compte. Elles approchent la pierre et écoutent la pierre, comme si Saint Nectaire allait leur parler. Tout est si pieux ! Nous nous assoupissons sur les tuiles brunes à quelques metres de là, entre le bruit des pas, buvant de l’eau.

La précarité n’est pas le sentiment d’être dans des sables mouvants. La “précarité” est l’état de vivre sur les rares cultures “obtenues par la prière”. Dons fragiles, périssables, voués à la mort, comme le sont tous les rêves de fleurs, ou chaque objet emporté par un réfugié. Je nous souhaite de savoir reconnaître cela. Nul besoin que les saints répondent ! Chaque exaucement est un pas vers l’ennui. Laissons suspendus tous les mystères, et tous les hélas. Des générations cachottières ont œuvré à sauver quelques non-dits où l’on puisse encore se nicher. C’est seul dans ce qu’il subsiste de ces terres inviolées que peut se déployer la précarité vivace qu’on appelle l’aventure. Ne l’épuise pas, de la dis pas toute en entier. Laisse leurs robes aux secrets car ils sont le refuge profond où les forcent recommencent. Ecoute la tombe qui ne te dira rien, ce sera déjà un temps repris aux pioches et aux ongles qui en convoitent les trésors.

C’est ce que je nous souhaite : je nous souhaite de poser tous ces batons techniques avec lesquels nous allons touiller, agacer la matière même de la paix. Je nous souhaite de nous souvenir (comme Thoreau assis inspectant la campagne) qu’un homme est riche en proportion du nombre de choses qu'il peut arriver à laisser tranquilles.

2016. Poursuivre le paysage

2016. Poursuivre le paysage

L’homme n’est pas le seigneur des entités. Tout au plus pouvons-nous, parfois, habiter et poursuivre le paysage que nous croyons dompter. Avec une tresse, poursuivre une vallée. Faire apparaître un vent dans notre étole. Là où rien ne poussait, aider à ce que croisse modestement un arbre. Homme libre : porte un vêtement de couleur ! Celui qui cultive son jardin, c’est lui le paysage ! “Celui qui est reconnaissant que sur la terre il y ait de la musique. Celui qui caresse un animal endormi. Celui qui justifie ou veut justifier un mal qu’on lui a fait. Celui qui préfère que les autres aient raison. Ces personnes, qui s’ignorent, sont en train de sauver le monde.”
Sois juste avec ce qui te cherche. Il n'y a pas de beauté de rechange.

Le répit et la Sainte Paix Dante Nolleau Ægina

Le répit et la Sainte Paix

Depuis ma première visite sur l’ile d’Ægine, en 2013, je pense au thème du rêve de la seconde maison. Le rêveur réalise que, à côté de la maison où il se trouve, est une seconde maison, souvent identique à la sienne, ou très proche, mais qu’il n’a jamais visité. (Le même thème peut se décliner lorsque le rêveur, dans sa propre maison, réalise qu’il existe une pièce qu’il n’a jamais visitée).
Le rêve de la seconde maison indique qu’une préoccupation familière mais trop longtemps délaissée se manifeste à vous. Il existe, tout proche de votre train-train quotidien, un monde entier qui sollicite votre attention. Comment vous avez pu l’ignorer toutes ces années alors qu’il était devant votre nez, c’est un mystère. Cette quantité d’énergie que nous dépensons à ne pas penser aux choses !
Je n’avais jamais rapproché ce thème d’une histoire de ma vie. Avant que j’aie 20 ans, ma mère a acheté un appartement sur plans. Je vivais rue Gabriel Péri, et depuis la fenêtre on pouvait voir les travaux du prochain immeuble se dérouler dans l’ordre (de l’autre côté du terre-plein ombragé par mon cèdre du Liban), si bien que nous disions souvent que nous allions déménager en face de chez nous. Je ne sais plus si j’ai eu un jour les clefs de ces deux appartements simultanément où si je l’ai rêvé, mais le déménagement eu tout d’une sorte de transhumance.
Cette nuit (nous sommes le 21 février), j’a rêvé que je vivais dans la seconde maison dont nous rêvons tous. Ce n’était pas ma maison, mais j’y vivais, peut-être même afin de ne pas vivre là où on m’attendait. Je savais obscurément que cette maison était celle de mes grands parents Dandrieux (chez mes ancêtres). Le téléphone a sonné et une femme charmante, ravie de m’avoir retrouvé, m’indiqua qu’une lettre recommandée m’attendait à la Poste. Je suis devenu inquiet, car les lettres recommandées signifient souvent la volonté d’un créditeur. Pour aller chercher cette lettre, cependant, j’imaginai un grand voyage, et, dans mon rêve, une figure féminine me donnait mon passeport, ce qui me rasséréna tout en me privant de l’occasion de me soustraire à ce trajet. La lettre qui me parvenait contenant sans doute une grande dette, et bien qu’elle m’ait été destinée, à moi personnellement, il me semblait qu’elle avait longtemps cherché à trouver un Dandrieux, n’importe quel Dandrieux, et que j’en avais hérité, comme on hérite de nombreuses autres choses au travers des générations, car je me trouvais dans leur maison et non à ma place.
En somme, si je repense à ce thème du rêve de la seconde maison comme à ma vie et à l’endroit où je me situe en elle, quelque chose me dit que j’ai passé trop de temps dans cette aile inconnue, ou cette maison exotique, me persuadant que c’était là la preuve d’une hardiesse que l’on pourrait retracer jusqu’au passé de chasseur de mon père. Mais tout porte à croire que quelque chose en moi s’octroie là la misérable vacance de ne pas prendre soin d’abord de son ménage, et que, comme punition, je commence à me charger de l'inaccomplissement des véritables habitants des lieux que je viens usurper.
De quelqu’un dont l’arrière grand père est mort à la Guerre, dont le grand père est revenu en parlant allemand et dont le père a quitté son île, on pourrait attendre qu’il accueille avec tendresse la fatigue du voyage, qu’il ait, comme parce que ses os sont tant usés, la sagesse de l’âtre et le désir d’être entouré par les siens, assis dans le confort de ses fantômes alors que la pluie bat sur les carreaux des fenêtres. Quand apprendrait-il (et je tente de généraliser ce texte biographique pour en faire une fiction) qu’à force d’aller voir là-bas s’il y est, il laisserait se dépeupler les lieux en nombre infinis qui l’avaient accueilli et voulaient du bien à son âme ? A celui qui a déjà décidé de repartir, toute la Sainte Paix du monde ne peut être qu’un répit.

Hic Rhodus, hic salta ! Bergsbotn in Senja

Hic Rhodus, hic salta !

"Hic Rhodus, hic salta !" dit le vieux maître : c'est ici Rhodes, c'est ici que tu dois sauter. Rhodes, Paris, Rome, Munich, New York, Londres, Hong Kong, Tromsø... Tout est à faire dans l'année où tu t'apprêtes à habiter, et qui est 2014 : c'est ici que tu dois sauter.
(Ou, ce que dit Michel Maffesoli : "c'est ici que tu danses...")

Autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte. Bayern

Autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte.

Julie B. est assise à côté de moi. Elle a tout préparé, malgré le nombre incalculable de personnes qui viendront à diner, elle a tout préparé. Je ne vois pas le festin, mais je sais qu’il compte de nombreuses couleurs, se compose d’une variété presque infinie de goûts et de souvenirs de goûts. Je sais que toutes les formes sont imparfaites et que, comme dans une forêt, il n’y a aucun angle, parce que tout a été fait à la main. Cela me rassure, alors que Julie est assise à côté de moi, silencieusement, autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte.

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