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Le rêve et la fleur philosophique

Le rêve et la fleur philosophique

À Granada
En August 2013
C'était l’été
Ref 346.20

If a man could pass through Paradise in a dream, and have a ower presented to him as a pledge that his soul had really been there, and if he found that ower in his hand when he awake — Aye! and what then?

Samuel Taylor Coleridge

Un homme est riche en proportion du nombre de choses qu'il peut arriver à laisser tranquilles.

Un homme est riche en proportion du nombre de choses qu'il peut arriver à laisser tranquilles.

À Ægina
En June 2013
C'était l’été
Ref 331.34a

Ce qui se trouve au cœur de l’ile d’Egine est un sentier. Lorsqu’on le suit sous le soleil, il fait passer par un chapelet de trente-trois églises, dont plusieurs sont effondrées. Juste devant le chemin se trouve le monastère consacré à Saint Nectaire. Je pense souvent à la petite cour du monastère, à son silence de vent, au peuple recueilli. Et ceux qui y sont venus y pensent aussi.

On y vient faire le tour des reliques de Saint Nectaire. Surtout de belles dames qui portent avec elles leurs histoires intérieures et toute la profondeur des âges immenses de l’humanité dont seuls les rides et les jupons froissés peuvent rendre compte. Elles approchent la pierre et écoutent la pierre, comme si Saint Nectaire allait leur parler. Tout est si pieux ! Nous nous assoupissons sur les tuiles brunes à quelques metres de là, entre le bruit des pas, buvant de l’eau.

La précarité n’est pas le sentiment d’être dans des sables mouvants. La “précarité” est l’état de vivre sur les rares cultures “obtenues par la prière”. Dons fragiles, périssables, voués à la mort, comme le sont tous les rêves de fleurs, ou chaque objet emporté par un réfugié. Je nous souhaite de savoir reconnaître cela. Nul besoin que les saints répondent ! Chaque exaucement est un pas vers l’ennui. Laissons suspendus tous les mystères, et tous les hélas. Des générations cachottières ont œuvré à sauver quelques non-dits où l’on puisse encore se nicher. C’est seul dans ce qu’il subsiste de ces terres inviolées que peut se déployer la précarité vivace qu’on appelle l’aventure : ne l’épuise pas, de la dis pas toute en entier. Laisse leurs robes aux secrets car ils sont le refuge profond où les forces recommencent. Ecoute la tombe qui ne te dira rien, ce sera déjà un temps repris aux pioches et aux ongles qui en convoitent les trésors.

C’est ce que je nous souhaite : je nous souhaite de poser tous ces batons techniques avec lesquels nous allons touiller, agacer la matière même de la paix. Je nous souhaite de nous souvenir (comme Thoreau assis inspectant la campagne) qu’un homme est riche en proportion du nombre de choses qu'il peut arriver à laisser tranquilles.

Hic Rhodus, hic salta !

Hic Rhodus, hic salta !

En May 2013
C'était le printemps
Ref

"Hic Rhodus, hic salta !" dit le vieux maître : c'est ici Rhodes, c'est ici que tu dois sauter. Rhodes, Paris, Rome, Munich, New York, Londres, Hong Kong, Tromsø... Tout est à faire dans l'année où tu t'apprêtes à habiter, et qui est 2014 : c'est ici que tu dois sauter.
(Ou, ce que dit Michel Maffesoli : "c'est ici que tu danses...")

Le répit et la Sainte Paix

Le répit et la Sainte Paix

À Ægina
En May 2013
C'était le printemps
Ref 331.15a

Depuis ma première visite sur l’ile d’Ægine, en 2013, je pense au thème du rêve de la seconde maison. Le rêveur réalise que, à côté de la maison où il se trouve, est une seconde maison, souvent identique à la sienne, ou très proche, mais qu’il n’a jamais visité. (Le même thème peut se décliner lorsque le rêveur, dans sa propre maison, réalise qu’il existe une pièce qu’il n’a jamais visitée).

Le rêve de la seconde maison indique qu’une préoccupation familière mais trop longtemps délaissée se manifeste à vous. Il existe, tout proche de votre train-train quotidien, un monde entier qui sollicite votre attention. Comment vous avez pu l’ignorer toutes ces années alors qu’il était devant votre nez, c’est un mystère. Cette quantité d’énergie que nous dépensons à ne pas penser aux choses !

Je n’avais jamais rapproché ce thème d’une histoire de ma vie. Avant que j’aie 20 ans, ma mère a acheté un appartement sur plans. Je vivais rue Gabriel Péri, et depuis la fenêtre on pouvait voir les travaux du prochain immeuble se dérouler dans l’ordre (de l’autre côté du terre-plein ombragé par mon cèdre du Liban), si bien que nous disions souvent que nous allions déménager en face de chez nous. Je ne sais plus si j’ai eu un jour les clefs de ces deux appartements simultanément où si je l’ai rêvé, mais le déménagement eu tout d’une sorte de transhumance.

Cette nuit (nous sommes le 21 février), j’a rêvé que je vivais dans la seconde maison dont nous rêvons tous. Ce n’était pas ma maison, mais j’y vivais, peut-être même afin de ne pas vivre là où on m’attendait. Je savais obscurément que cette maison était celle de mes grands parents Dandrieux (chez mes ancêtres). Le téléphone a sonné et une femme charmante, ravie de m’avoir retrouvé, m’indiqua qu’une lettre recommandée m’attendait à la Poste. Je suis devenu inquiet, car les lettres recommandées signifient souvent la volonté d’un créditeur. Pour aller chercher cette lettre, cependant, j’imaginai un grand voyage, et, dans mon rêve, une figure féminine me donnait mon passeport, ce qui me rasséréna tout en me privant de l’occasion de me soustraire à ce trajet. La lettre qui me parvenait contenant sans doute une grande dette, et bien qu’elle m’ait été destinée, à moi personnellement, il me semblait qu’elle avait longtemps cherché à trouver un Dandrieux, n’importe quel Dandrieux, et que j’en avais hérité, comme on hérite de nombreuses autres choses au travers des générations, car je me trouvais dans leur maison et non à ma place.

En somme, si je repense à ce thème du rêve de la seconde maison comme à ma vie et à l’endroit où je me situe en elle, quelque chose me dit que j’ai passé trop de temps dans cette aile inconnue, ou cette maison exotique, me persuadant que c’était là la preuve d’une hardiesse que l’on pourrait retracer jusqu’au passé de chasseur de mon père. Mais tout porte à croire que quelque chose en moi s’octroie là la misérable vacance de ne pas prendre soin d’abord de son ménage, et que, comme punition, je commence à me charger de l'inaccomplissement des véritables habitants des lieux que je viens usurper.

De quelqu’un dont l’arrière grand père est mort à la Guerre, dont le grand père est revenu en parlant allemand et dont le père a quitté son île, on pourrait attendre qu’il accueille avec tendresse la fatigue du voyage, qu’il ait, comme parce que ses os sont tant usés, la sagesse de l’âtre et le désir d’être entouré par les siens, assis dans le confort de ses fantômes alors que la pluie bat sur les carreaux des fenêtres. Quand apprendrait-il (et je tente de généraliser ce texte biographique pour en faire une fiction) qu’à force d’aller voir là-bas s’il y est, il laisserait se dépeupler les lieux en nombre infinis qui l’avaient accueilli et voulaient du bien à son âme ? A celui qui a déjà décidé de repartir, toute la Sainte Paix du monde ne peut être qu’un répit.

Poursuivre le paysage

Poursuivre le paysage

À Tromsø
En May 2013
C'était le printemps
Ref 336.32a

L’homme n’est pas le seigneur des entités. Tout au plus pouvons-nous, parfois, habiter et poursuivre le paysage que nous croyons dompter. Avec une tresse, poursuivre une vallée. Faire apparaître un vent dans notre étole. Là où rien ne poussait, aider à ce que croisse modestement un arbre. Homme libre : porte un vêtement de couleur ! Celui qui cultive son jardin, c’est lui le paysage ! “Celui qui est reconnaissant que sur la terre il y ait de la musique. Celui qui caresse un animal endormi. Celui qui justifie ou veut justifier un mal qu’on lui a fait. Celui qui préfère que les autres aient raison. Ces personnes, qui s’ignorent, sont en train de sauver le monde.”

Sois juste avec ce qui te cherche. Il n'y a pas de beauté de rechange.

A second childhood

A second childhood

À Paris
En August 2012
C'était l’été
Ref 319.26

J’avance toutes griffes dehors, à quatre pattes (c’est plus facile), dans le paysage, à vive allure ; j’avale le paysage comme une bête.

03/07/14 Rameau

Regarder partir les chats

Regarder partir les chats

En August 2012
C'était l’été
Ref 315.10

Pendant longtemps, quand on me demandait pourquoi je prenais des photographies, je parlais de la mémoire, je disais que si je parvenais à terminer chaque année avec une bonne photo, alors, quand je serais vieux et gris et plein de jours, j’aurais au moins cinquante bonnes photos autour de moi pour me rappeler le passage des ponts, les femmes et les longs courants salés de mer qui auraient peuplé ma jeunesse.“Et quel homme a besoin de cinquante photos”, rêvais‑je ? Attraper quotidiennement les raretés de la ville, les petites vies imaginaires du paysage aux fenêtres des trains, les visages de mes amis, était devenu comme un yoga, un joug (les mots sont de la même famille), à la fois un rituel, une astreinte et une discipline intime.

En 2003, une vague de chaud appesanti l’Europe. Cet été, je vis mon père pour la dernière fois de son vivant, et des montagnes en feu entre Bari et Campo Basso. Il y avait une blague, lorsque quelqu’un frappait à la porte de la rue Rameau où j’habite, qui était de prédire l’entrée de mon père, et cette blague était une façon de jeunes hommes de conjurer la mort. Quand mon père est mort, c’était 2009. Puis H. est partie. J’avais passé trente ans à me préserver, à trouver, à faire attention. Prendre des photos était une autre de ces manières de faire du trésor, d’accumuler, de garder les choses près de moi. Depuis, j’ai vu la mer en bicyclette, je me suis salement blessé, les sirènes de certaines célébrités se sont désintéressées de moi, et les précipitations qui me flattaient me donnent maintenant soif de calme et de concentration.

Peut-être qu’une histoire personnelle est moins la liste patiente des images gardées près de soi que la chronique des choses qu’on a laissé partir, d’elles-mêmes, de ce qu’on a su ne pas retenir. Cependant à chaque fois, mon côté garçon des banlieues qui m’attache à l’honneur me fait tenir à ce moment de l’au-revoir, si humain et si précieux, où deux personnes qui s’éloignent s’accordent symboliquement sur ce qu’elles ont partagé, donnent une dernière fois pour sceller la pierre de la caverne d’où sortent la nuit les fantômes des dettes. Si tu as regardé un félin que tu caressais s’éloigner de toi sans se retourner, alors tu sais, dans ces départs, ce que le coeur recherche et que les félins ne rendent pas.

Maintenant, nous sommes tous photographes. Et si je devais nous donner un conseil (mais peut-être ne le devrais-je pas, chaque homme doit se forger son yoga par lui-même), je nous dirais d’être plus indulgent vis-à-vis des photos que nous manquons ou que nous ne prenons pas, de ne pas s’irriter et de ne pas en vouloir au petit dieu du déclencheur enrayé, à la courroie qui n’a pas ramené le boitier assez vite, à la lumière oblique qui frappait le mauvais œil. Les images ne nous doivent pas d’advenir, et il en est ainsi également des relations amoureuses et d’un grand nombre d’événements. Nous, cependant, qui nous y dévouons tant, les appesantissons de richesses magiques, de l’or dont on se raconte qu’il doit les combler, mais dont nous espérons secrètement qu’il les ralentira assez pour qu’elles ne s’échappent pas. Il faut avoir eu un chat pour ne plus embarrasser la réalité de notre amour.

La quête du ventre de la Terre

La quête du ventre de la Terre

À Puys
En August 2012
C'était l’été
Ref 313.31a

Nous chevauchions par le désert en équipe. Etonnement, nos chameaux avaient reçu une telle éducation qu’ils parvenaient à nous maintenir, quelques soient les dénivelés du sol, à une hauteur presque constante. Les variations étaient souples et graduelles et il était facile de viser et de tirer.

Nous parvînmes à l’entrée d’une immense caverne où se déroulait un fleuve, des centaines de mètres plus bas. C’était le ventre de la terre, et un grand mystère y était détenu. Nous cherchions les meilleures manières de descendre, mais rien n’était suffisamment certain. Deux chemins symétriques avec une rambarde montée dans le flan de pierre semblaient dénoncer la présence ancienne des hommes, mais ils étaient aussi immensément vétustes et pleins de périls, malgré la possibilité de s’amarrer très fermement à la rambarde, en y nouant une corde. Comme le fleuve coulait dans une certaine direction, et parce que l’immense paysage à notre niveau allait en escalier, nous déduisîmes qu’il suffirait de cheminer assez longtemps pour atteindre le point où la surface rencontrerait l’intérieur.

Je partis avec un membre de notre équipe, au visage d’Aurélien, mais comme il me ralentissait, je pris la décision de voler. Contrairement à tous les autres rêves où voler est un acte pénible et perdu, je volais très bien dans ce rêve ici, très facilement (je découvrirai plus tard qu’il s’agit en fait d’un subterfuge).

A un moment du chemin, il devint évident que mes créanciers m’accompagnaient. Ils m’entouraient et marchaient partout sur la terre, cependant c'était comme s'ils ne me voyaient pas. En fait de voler, c’est une image de moi qui volait. Les autres personnages étaient sensibles à cette image dans le ciel, et pensaient ne jamais me rattraper ; en vérité je marchais au sol parmi eux, le point dans le ciel est une sorte d'illusion — cela seulement, ils ne le virent pas.

Pour me prémunir de dettes supplémentaires, je décidai d’abandonner la quête du ventre de la terre, dont l’entreprise nécessiterait sans doute de longues dépenses. En arrivant chez moi, à la fin de la journée, une sorte de soirée mélangée m’accueillit, qui rassemblait mes amis et mes créanciers, copain-copain. Alors que je suis au téléphone avec un client, qui me réclamait 10000 Euros pour lui rembourser de manière absurde la valeur de tâches que je n’avais pas eu le temps d’accomplir, j’appris qu’un émissaire avait déjà été envoyé pour récupérer cet argent, peut-être de manière brusque. Puisque certains spécialistes étaient là, je tentai de leur parler pour savoir si cette pratique rentrait dans le cadre du droit, mais je confondis le premier créancier avec un homme et le salua maladroitement comme tel (alors que c'était une petite femme aux cheveux courts) ; et le second, auquel j’essayai de parler l’Allemand, ne parvint pas à me comprendre car je ne maîtrisais pas le vocabulaire spécifique à cette situation.

Pendant ce temps, les créanciers étaient partout autour de moi dans la maison, à évaluer les objets mais aussi les manières de faire, pour savoir si mes gestes ou mon passé avaient de la valeur. L’un d’eux (une autre femme) me tira en direction des étagères de la bibliothèque et me demanda des informations sur le système qui leur permettait de soutenir tant de livres. Elle projetait d’en tirer un bon prix. Une voix dans un téléphone qui pendait au bout d'un bras bras m’indiqua qu’un personnage impressionnant était toujours en approche, pendant que les yeux des créanciers sillonnaient sans repos mon intérieur. Heureusement, je parvins subitement à me cacher de tous ces tracas dans un autre rêve :

***

Nous sommes Vincenzo et moi dans les chaleurs de l’Inde. Une sorte de bus nous conduit je ne sais où. Nous sommes assis sur des sortes de sièges roulants que l’équipage reconfigure en fonction des plats du déjeuner. On nous apporte une sorte de carpaccio de champignons sur de l’ardoise, et une purée violette, éventuellement des vitelottes. Cette fois la convention est de nous mettre côte à côte. L’équipage est charmant et dévoué. Dehors le grand paysage défile, et le visage de Vince, parcouru par les soleils, dit tout le bonheur que c’est que d’être transporté, comme par le dessous des bras les enfants si faciles au ravissement.

Rêvés le 31/01/13 à Rameau

Autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte.

Autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte.

À Bayern
En July 2012
C'était l’été
Ref 318.1

Julie B. est assise à côté de moi. Elle a tout préparé, malgré le nombre incalculable de personnes qui viendront à diner, elle a tout préparé. Je ne vois pas le festin, mais je sais qu’il compte de nombreuses couleurs, se compose d’une variété presque infinie de goûts et de souvenirs de goûts. Je sais que toutes les formes sont imparfaites et que, comme dans une forêt, il n’y a aucun angle, parce que tout a été fait à la main. Cela me rassure, alors que Julie est assise à côté de moi, silencieusement, autonome, créatrice, dispendieuse et source, comme une adulte.

Richesses imaginaires et convoitises symboliques

Richesses imaginaires et convoitises symboliques

En July 2012
C'était l’été
Ref 312.29

Pour rejoindre JP, qui m’attend dans une autre section de New-York moins bruyante, moins empilée, j’attrape un taxi. Je ne sais pas véritablement où nous allons, la seule chose que je possède sont les indications que JP m’a données, et le taxi imagine déjà me fournir un service de bonne qualité en m’assurant qu’il connaît le lieu, le meilleur chemin absolu pour le rejoindre ainsi que l’influence de nombreuses variables sur ce chemin. Moi je garde un oeil sur le compteur car je sais que dans mes rêves je n’ai jamais la bonne monnaie ou bien la bonne devise pour payer mes rencontres.

Nous parvenons aux grilles d’une grande villa. En descendant de la voiture, j’aperçois JP, en tenue de tennis, de l’autre côté d’un vaste par-terre herbu, rond et sauvage comme une colline. «Combien vous dois-je» dis-je au chauffeur. «Pour le trajet, c’est 70 dollars» me répond l’homme, qui, en sortant à son tour de la voiture, révèle une taille et une maigreur insoupçonnées. «Mais, dis-je en tremblant, le compteur indiquait 27 dollars». «Vous ne pouvez pas savoir combien coute l’essence, ni les pièces de rechange, ni tous les autres paramètres qui déterminent le prix qui vous sera demandé» me répond le conducteur. «Ce ne sont pas des choses que vous pouvez connaître, et elles influencent parfaitement le prix de la course, comme le temps qu’il fait, l’alignement des astres, ou le vent ou la déclivité du terrain».

Je regarde dans mon porte-feuille et vois 45 dollars que je lui tends en disant «voilà tout ce que j’ai, 27 dollars pour le compteur et 28 dollars de tip». L’homme remonte dans sa voiture sans un bruit, mais je sens de l’amertume et aussi une résignation qui ne se forge que dans l’habitude. Je m’accroche à sa fenêtre en psalmodiant avec soudaineté «ne partez pas, je dois vous régler ce que je vous dois. Par ailleurs, j’ai toujours une carte, et vous pouvez recevoir des paiements par carte.» Mais notre différent n’a plus rien à voir avec l’argent, il est devenu une question de blessure et d’égo qui nous déparie. Lorsque le conducteur est parti, je reste avec JP à regarder la grille, en me demandant ce qui va se passer, un peu honteux de compter que, dans l’affaire, j’aurais tout de même gagné une course gratuite, puisqu’il a refusé tout mon argent.

Un petit vent fait du silence sur la plaine et du bruit en se glissant entre les barreaux de la grillse. Puis un autre homme, encore plus grand et encore plus maigre que le chauffeur de taxi, se présente à la grille. Il me fait signe de m’approcher avec un ton policier typique aux forces américaines : agressif, obstructif, écrasant, l’inverse de la justice. Il m’accuse immédiatement de ne pas avoir réglé ma course de taxi, et m’annonce que dorénavant je serai parqué ici, dans cette immense villa, sans espoir d’en sortir. J’essaie bien de lui expliquer que non seulement le compteur dément les propos du conducteur, mais aussi qu’il a refusé que je le paie en carte. Il semble que, parce qu’on m’accuse, tout ce que je dis soit une manière de me défendre, et donc sujet à la suspicion. Son principal soucis n’est pas tant de régler cette histoire que de montrer au plaignant qu’il a le droit absolu de faire valoir sa parole.

A la manière des conjurations japonaises, l’homme placarde un bout de papier sur la grille de la villa, sur lequel il ajoute quelque cryptogramme légal indiquant publiquement, à mes contemporains et aux dieux curieux, les chaines de ma sentence. Moi je regarde par dessus mon épaule le domaine qu’il me reviendra désormais de hanter, la colline qui mène à la villa, ses herbes qui poussent à vue d’oeil, les haies qui séparent les allées, les recoins qui scindent et multiplient les sentiers, et le lent paysage horizontal qui est une métaphore de l’égalité et de l’imminence chaque fois renouvelée de l’aventure ; sans trop de peine, je regarde.

Rêvé à Vence, le 29 avril 2011

N'agitez pas mon déplacement !

N'agitez pas mon déplacement !

À Trains
En July 2012
C'était l’été
Ref 311.12

Le rêve commence dans le métro de Tokyo. Quelque chose ne me souhaite pas la bienvenue : je le sais dès que j’enjambe légèrement une balustrade sans, comme tout de monde, faire les tours qu’il faut pour arriver à la queue : je vais le payer. Peut-être indirectement, mais je vais le payer.

Une fois assis, avec tous mes bagages, je sais que je parts pour une destination lointaine et heureuse. A l’intérieur de moi une sérénité s’installe. Une passagère en face de moi, une européenne (personne n’est japonais dans le métro) m’adresse la parole. Je sais ce qu’elle veut dire, je sais ce qu’elle va dire, je la devine comme souvent les gens sont facile à lire. Cela me dérange car c’est l’inverse de l’idée d’aventure et d’exoticité dans laquelle je m’installais. Brusquement je termine sa phrase avant elle et le dernier mot est le mot «pudeur». Elle comprend que je ne suis pas intéressé à converser et cela la renfrogne. Il me faudra de longs moments pour retrouver la sérénité et la concentration nécessaires au voyage.

Rêvé le 9/6/13 à Rameau