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Les corbeaux

Les corbeaux

En May 2008
C'était le printemps
Ref 200.9

C’est toute une fratrie qu’on enterre, morcelée, un à la fois. Chaque soir, depuis des semaines, avec le même costume je me présente à l’église. Un soir, il me prend de pleurer sur Lue, sur l’idée qu’elle puisse souffrir. Je me dis, en approchant du perron, que ces larmes seront sans doute mésinterprétées, et qu’elles ne desserviront pas le deuil des autres.
Sylvain, qui m’accompagne plutôt ce soir que d’autres soirs, cherche à garer la voiture. Pour ne pas attendre bêtement, je tourne un peu devant une autre église, où on enterre d’autres morts. Les familles qui en sortent ont cependant un deuil plus joyeux que les nôtres. Certains visages creusés parce qu’ils sont vieux, d’autres visages jouent au football avec les enfants. J’y rencontre une fille, qui m’accompagne naturellement. Elle me caresse le bas du ventre avec le sourire, peut-être sans savoir ce qu’elle réveille. Je me convaincs de bifurquer du chemin de l’enterrement, vers cette esplanade verte, plantée de rangées de chaises, où je songeais à venir et qui sera notre coin tranquille. Il y a une trappe qui couvre un trou dans la muraille. Je la soulève et ne vois que le paysage. "Nous sommes peut-être trop haut" pensai-je, "si nous passons, nous tombons". Finalement cette idée me fait plus peur que l’interdiction d’être ici. Mais la fille téméraire passe dans le petit trou et m’amène avec elle. Les gardiens qui nous repèrent partent à notre poursuite, mais nous courons heureux. Je ne sais pas ce qui nous lie mais nous sommes secrètement calmes. Quand un autre gardien nous barre la route, elle lâche mon bras, plonge dans la mer, et révèle sa magnifique queue de sirène, qui s’éloigne gaîment et sans m’abandonner. Au loin quelques collines sur l'eau et des maisons d’où disparaissent des fumées, le soleil calme sur les yeux des goémons, la certitude de la revoir et l'Alizée qui me font écarter les bras comme un aéroplane.
Paris, Janvier 2009.

La subjectivité élargie

La subjectivité élargie

En May 2008
C'était le printemps
Ref 200.27

Dans un grand jardin avec un lac, des nénuphars et une terre meuble sous les pieds, toute la famille déjeune. Kevin a pris du recul, il nous envoie quelques mots pleins d’esprit depuis un petit lieu herbu d’où il espère ne pas avoir à trop parler Français. Moi je suis proche de Stéph et de Cécilou.
Côme est beaucoup plus maigre, dépouponné, c’est un petit homme aux yeux magnifiques, aux traits singuliers. Fierté de Stéphane. Ce sera un adulte d’une beauté remarquable. Parmi ses nombreux balbutiements et babillages, j’entends une phrase parfaitement construite. Cela m’oblige à compter à l’envers les semaines depuis sa naissance, inquiet de tant de grandeur.
Marrakech, le 22 août 2008

Vincenzo Susca chez les Hugon-Queniart

Vincenzo Susca chez les Hugon-Queniart

À Paris
En May 2008
C'était le printemps
Ref 200.21

Avec l’arrivée de mon petit frère, Côme, la rue Rameau est devenue trop petite. Et puis le plafond a de nouveau baissé. Ma mère décide de nous louer un appartement, rien qu’à Côme et à moi, dans le fond du 6e arrondissement, la dernière maison d’une rue qui termine le 6e, comme ce 174 boulevard Saint Michel que j’ai failli habiter.
L’immeuble est moderne et très propre, mais le gardien est un personnage grotesque, déguisé en juge avec perruque, duvet et responsabilité grotesque de décerner et de refuser. J’ai de moins en moins envie de quitter Palais Royal et ma situation, moi qui n’ai rien et qui perd tout, mais il est sans doute temps que les choses changent.
C’est la seconde fois en deux nuits que je rêve de déménagements, de grand changements, de paysages. Hannah y serait-elle pour quelque chose, qui dort silencieusement très loin de moi, à mes côtés.
Marrakech, le 28 août 2008

Le bel amour

Le bel amour

En May 2008
C'était le printemps
Ref 197.6a

Après des années de voyage, et des années de couple, je me suis aperçu que ma manière d’aimer était de chérir ceux qui s’éloignaient et qui, pensai-je, avaient besoin de moi, ou qui me regardaient moins, souvent au mépris de ceux qui sont tout proches, me donnent leur amour ou attendent que j’accepte le leur, et dont je m’évade.
Il y eut un jour à Ouarzazate où j’écrivis une lettre pour Munich, à une femme qui était en face de moi, qui ne me fit pas le don de son amour, ne vit pas le mien et par cela même me ressemblait terriblement.
Rome, Pace, le 24 octobre 2008

Kunsthistorisches Museum

Kunsthistorisches Museum

En May 2008
C'était le printemps
Ref 196.32a

Pour mettre un terme à ses agissements nuisibles au village, ils décidèrent d’allier leurs forces. Conjointes, leur persuasion et l’impact de leur attaque détruisit non seulement l’intégralité de sa motivation, mais aussi tout le village.
Ils durent le retrouver, au sacrifice de coûteux voyages qui les changèrent, qui changèrent leur langue. Ils le forcèrent à revenir de son bannissement, mais durent lui demander à titre amical de reconstruire le village, ce dont lui seul était capable.
Paris, le 26 juillet 2008

Auerspergstraße

Auerspergstraße

À Wiesn
En May 2008
C'était le printemps
Ref 196.29a

Au croisement probable de Broadway et e la 5e, un groupe de jeunes nous hèle, Sylvain et moi. Comme ce clochard de Minnéapolis, ces petites frappes ne parviennent pas à faire comprendre leur argot à Sylvain ; je dévie la conversation vers moi.
Ils sont du quartier. Ce sont des petites frappes, mais ils ont un coeur d’or. Ils veulent juste savoir qui nous sommes, pour défendre leur quartier, préciser son dedans et son dehors, et faire régner ses lois. Au moment de dire au revoir, très à l’aise avec mon british, je laisse échapper un cheers. Aussitôt, l’un d’entre eux refuse de me serrer la main. Un autre crache sur mon ombre. On me demande d’où je viens, si je suis anglais. Je crains qu’après avoir si bien passé cette épreuve par la ruse, je ne me sois compromis comme un débutant. Je songe rapidement aux implications politiques de mes potentielles réponses. Romain ? Viennois ? Français ? Je tente le couple Franco-italien, qui n’engage à rien. Cela parvient à les rassurer et, pour redonner de l’entrain à notre rencontre, nous nous montrons différentes poignées de main secrètes.
Bien sûr, Sylvain et moi n’avons eu qu’une envie tout ce temps, de nous casser et de poursuivre notre chemin. Nous nous laissons juste quelques minutes pour sceller cette nouvelle et délicate confiance. Malheureusement, impossible de refuser lorsqu’ils nous invitent à visiter leur QG secret (sans doute plus par culpabilité que par honneur) qui est une caravane perchée en haut d’une dune, au devant de la mer. D’ailleurs ils ne nous laissent pas entrer.
Je regarde l’ubac de la dune, qui se prolonge jusqu’aux premières vagues noircissantes. Quelques instants pour faire mes maths puis je dis à Sylvain que, même si la probabilité en est infime, en courant très vite et en se jetant vers la mer, avec une bonne position pour résister à l’air, la pente de la dune serait supérieure à la courbe de la chute, et ça serait comme si on volait.
La placidité et le scepticisme de Sylvain ne parviennent pas à assombrir la joie de ce plan, ultime bataille pour vaincre l’ennui de notre situation.
Budapest, le 11 mai 2008.