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Vivre ensemble

Vivre ensemble

En June 2011
C'était l’été
Ref 285.11

Eugénie est sortie, mais Gaspard n'a pas quelques mois. Sylvain et moi travaillons dans l'inquiétude qu'une affaire de bébé ne nous mette face à notre incompétence absolue en la matière. Lorsque la situation se présente, nous sommes dans la salle à langer, et il va falloir changer le petit. Gaspard pleure, nous l'envisageons sous plusieurs angles. Finalement, Sylvain le soulève par les pieds, fermement, mais aussi avec douceur. Il lui dit (il faut assister au moins une fois à cette scène où un ami devient un père) : "Ecoute Gaspard, moi je ne sais peut-être pas t'éduquer, mais toi, tu ne sais pas vivre. Alors je vais apprendre à m'occuper de toi, et toi tu vas apprendre à vivre".
Je ne me souviens plus du tout si cela s'est réellement produit, mais si on termine cette anectode en racontant que Gaspard s'est immédiatement tu, ça ne peut pas être essentiellement faux.

The dismay in the face, it's a loss, it's a find, it's the joy in your heart

The dismay in the face, it's a loss, it's a find, it's the joy in your heart

En May 2011
C'était le printemps
Ref 285.18

A stick, a stone,It's the end of the road,It's the rest of a stump,It's a little aloneIt's a sliver of glass,It is life, it's the sun,It is night, it is death,It's a trap, it's a gunThe oak when it blooms,A fox in the brush,A knot in the wood,The song of a thrushThe wood of the wind,A cliff, a fall,A scratch, a lump,It is nothing at allIt's the wind blowing free,It's the end of the slope,It's a beam, it's a void,It's a hunch, it's a hopeAnd the river bank talksof the waters of March,It's the end of the strain,The joy in your heartThe foot, the ground,The flesh and the bone,The beat of the road,A slingshot's stoneA fish, a flash,A silvery glow,A fight, a bet,The range of a bowThe bed of the well,The end of the line,The dismay in the face,It's a loss, it's a findA spear, a spike,A point, a nail,A drip, a drop,The end of the taleA truckload of bricksin the soft morning light,The shot of a gunin the dead of the nightA mile, a must,A thrust, a bump,It's a girl, it's a rhyme,It's a cold, it's the mumpsThe plan of the house,The body in bed,And the car that got stuck,It's the mud, it's the mudAfloat, adrift,A flight, a wing,A hawk, a quail,The promise of springAnd the riverbank talksof the waters of March,It's the promise of lifeIt's the joy in your heartA stick, a stone,It's the end of the roadIt's the rest of a stump,It's a little aloneA snake, a stick,It is John, it is Joe,It's a thorn in your handand a cut in your toeA point, a grain,A bee, a bite,A blink, a buzzard,A sudden stroke of nightA pin, a needle,A sting, a pain,A snail, a riddle,A wasp, a stainA pass in the mountains,A horse and a mule,In the distance the shelvesrode three shadows of blueAnd the riverbank talksof the waters of March,It's the promise of lifein your heart, in your heartA stick, a stone,The end of the road,The rest of a stump,A lonesome roadA sliver of glass,A life, the sun,A knife, a death,The end of the runAnd the riverbank talksof the waters of March,It's the end of all strain,It's the joy in your heart.

Ce n'est pas à toi personnellement que les océans en veulent

Ce n'est pas à toi personnellement que les océans en veulent

À Paris
En May 2011
C'était le printemps
Ref 283.33

Grande pièce centrale d’une maison plus vaste aux murs de bois, dont la hauteur sous plafond fait perdre de vue les cornes et les dents des têtes de cerfs empaillés au plafond. Par les fenêtres qui donnent sur la mer, nous voyons d’innombrables petites tornades se jeter sur nous comme une armée. La maison tiendra, mais que n’ira pas ensuite inventer le destin pour nous mettre à l’épreuve. Vient alors une sorte de grand arc électrique qui relie deux nuages immenses. L’arc pénètre les murs et me cisaille la nuque. Une vague oblique dont je peine à déterminer la taille réelle monte déjà en diagonale sur les fenêtres. La maison n’est plus sûre, il faut soit partir de suite en ouvrant la fenêtre et l’inonder graduellement, soit attendre que l’eau ait possédé tout le paysage, ouvrir la fenêtre d’un coup, résister au courant qui voudra combler toutes les pièces et nager contre les forces du monde rassemblées.

Je prends Ice dans mes bras, parce qu’elle est toute petite, et m’échappe d’une de ces deux manières. Devant nous court un immense escalier de pierre, qui mène à un temple dont les hauteurs nous préserveront de la catastrophe. Ou peut-être n’est-il pas nécessaire de grimper tout en haut et les océans fâchés en avaient-il uniquement après la maison, dont le ravage nourrira leur secret besoin de sérénité.

Rêvé à Paris, le 23 février 2012

Le tiède et le dehors

Le tiède et le dehors

À Paris
En May 2011
C'était le printemps
Ref 283.28

J’ai rêvé que tu étais si petite dans mes bras. Chez moi était un hôtel chaleureux, de montagne, fait en bois comme le chalet Felizaz qui m’est refusé au jour de l’an. Ma mère mange de hautes tartes au fromage encaissées dans des pots de fer. Au tournant de l’étroit escalier qui mène au premier étage il y a bibelot qui va se casser la gueule, c’est certain, à force de grimpées joyeuses.

Nous, nous étions dehors, au Palais Royal, je te portais dans mes bras. Nous venions de nous rencontrer, nous étions les bons. Je voulus avancer parmi les arbres, mais tu me dis de revenir quelques pas en arrière, sous le péristyle Montpensier où il fait plus sombre. Je tenais tes seins d’enfant dans mes mains, par dessous ton tissu pour nous réchauffer.

Puis tu t’es mise à courir et la pluie est tombée. Je t’ai suivie rue de Richelieu, j’ai bien cru te perdre des yeux, mais nous jouions. Nous nous sommes retrouvés à l’hôtel de bois, tu avais les traits d’un petit garçon que j’ai connu et qui a grandit d’un seul coup.

Rêvé à Paris, le 16 décembre 2007

Le boucher et le retraité qui ont sauvé le Leica

Le boucher et le retraité qui ont sauvé le Leica

À Vence
En April 2011
C'était le printemps
Ref 282.1

Ceci n'est pas un rêve.

A la fin du mois d'avril de 2011, nous avions déjà bien fraternisé Sophy Reynolds et moi. Nous marchions ou nous faisions du vélo. Nous parlions de la peinture en général, des matins où elle nageait aux côtes de la Tasmanie qu'elle venait de quitter, et des montagnes dont le manque, depuis alors presque un ans que je ne les gravissais plus, commençait à se faire entendre chez moi ; et c'était le printemps à Paris.

Ayant soudainement décidé de s'écarter de la métropole pour peindre, Sophy avait sous-loué une pièce étrange dans une maison médiévale de la ville de Vence, au sud de la France. Elle m'avait invité à y passer quelques jours et je pris le train pour la rejoindre avec, comme chaque fois, un maigre sac, quelques chaussettes, un t-shirt, une veste, le Leica et des pellicules.

Dans le train quelque chose se produisit, une fillette devant la montagne derrière la vitre, une ligne, je ne le sais plus. J'essaie de prendre une photo mais rien ne se passe. Le Leica, qui a quarante-neuf ans et demi, vient de mourir. Je regarde le paysage de manière calme et inutile — toute notre vieille amitié je m'étais préparé à ce que tu partes — et dehors il y a la mer.

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En arrivant à Nice puis à Vence je me sens franchement libre et inquiet. Mais, alors que nous discutons dans un café de la texture des oeuvres d'art et de l'internet, je remarque le point rouge du logo Leica posé sur un mur par delà la fenêtre. Histoire inattendue, Le mur est celui d'une boucherie, tenue par M. Robert Jouannay, dont le deuxième prénom est Equation, et qui possède près de 5000 Leica. On peut les voir dans sa boucherie ainsi qu'ailleurs.

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Il est arrivé, il y a de nombreuses années de cela, que Julius Oppenheimer lui fit le cadeau d'un Hasselblad. Je papotais avec M. Jouannay, qui insista pour qu'on l'appelle Robert, Sophy et moi, parmi les saucisses et les tripes, et je mentionnais sans espoir le cas de mon appareil brisé. Bien sûr, M. Jouannay est un vieux copain de Roger Martin, qui vit un peu plus bas après la scierie, vieil homme distingué avec des mains en or qui, s'il ne dormait pas, pourrait sans doute me venir en aide.

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Roger Martin fut autrefois un athlète nageur militaire. Il était aussi ami de l'association Leica. Dans les grandes années, il était autorisé à appeler Doisneau "Maitre" et pouvait entrer dans la salle des réparations, le graal du graal où les appareils en pièces se font tripoter tout nus.

Roger pense que mon problème n'est pas bien grave et, avec ses ongles longs et précis, il répare mon Leica. La première photo que je prends est celle de sa silhouette, la silhouette de Roger Martin qui a réparé le Leica.

Sur le chemin du retour, Nous passons remercier à son tour M. Jouannay. M. Jouannay trouve que Sophy et moi, nous sommes bien trop maigres. Il nous fait don d'une dizaines de boulettes de viande qui s'avèrent être les meilleures boulettes de viande que j'ai mangé de ma vie.

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Le soir même, avec Sophy, nous sommes retourné chez M. Jouannay pour lui apporter quelques tartes aux fruits que nous avions faites. Le jour suivant, nous sommes partis marcher en foret, puis en montagne. J'ai pris une photo en couleur puis j'ai repris le Leica comme si de rien n'était. Je me souviens qu'à un moment Sophy a glissé et est tombée.

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Je ne me sentais plus inutile, ni à l'abris du danger, ni du changement, ni particulièrement vulnérable. Je m'étonnais même que cette histoire à la fois magnifique et très locale ne se soit pas produite plus tôt, dans les dix ans que nous avons passés ensemble, 1018829 et moi (c'est son numéro de série — je l'ai appris au cas où on me le volerait). Mais sans doute qu'une histoire similaire est arrivée à l'autre ou aux autres photographes qui l'ont manipulé, et dont la sueur acide a, par le passé, rongé la même forme que moi dessous le boîtier où l'on replie les doigts (les mêmes doigts), pendant quarante autres années.

Toi et moi nous sommes si proches à ce moment de notre vie que j'en oublie les autres qui t'ont aimé, que tu as aimé et avec qui, à chaque fois sincèrement, ca été pour toujours.

Omar Khayyam : The rose that once has bloomed forever / dies — La rose qui un jour éclot pour toujours / meurt.

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Quand on veut quelque chose, on a la moitié de chance de ne pas l'avoir

Quand on veut quelque chose, on a la moitié de chance de ne pas l'avoir

À Roma
En April 2011
C'était le printemps
Ref 281.32

Nombreux rêves enchevêtrés. Je te cherche, dans le paysage qui grandit : d’abord les parallèles de la rue Montorgeuil et de la rue Saint Denis, puis les allées en damier de la Theresienwiese, puis les trois voies légèrement divergentes de la fourche de Rome (où cette photo a été prise), qui partent de la place du Peuple et touchent la place d’Espagne, le Campidoglio et les berges du Tibre. Je sais que tu es chez Morgane, mais je te rate de peu la première fois, et les lieux reconfigurés des deux chances suivantes opposent à mon avancée des attractions d’où se jettent des hommes peints et des petits chalets, des églises jumelles et des palais, mais jamais la rue où tu te trouves ne se présente. Chaque fois, je me réveille dans le lit superposé de mon enfance et tout recommence à zéro, et je regarde le soleil par le balcon briller sur une nouvelle chance de te trouver.

Vient un jour où je me réveille pour de vrai (dans mon rêve). Je suis nu dans ma chambre bleue et quelque chose de rance dans l’air m’indique que cette période de quête dans ma vie fut longue et retirée. Je suis parti longtemps dans ce rêve et j’ai perdu les miens. La bonne que j’appelle, "Carlita", est la seule chose qui me reste. Par les carreaux de la fenêtre, je vois vaguer la tête moussue d’un homme. «Comment le niveau de l’eau a-t-il pu porter les pêcheurs si proches du troisième étage» pensè-je. Carlita ouvre la porte à ce moment et s’affaire à rectifier un lieu que pendant mon coma elle devait rectifier identiquement chaque jour : les gestes sont rapides et sévères. «Ce monsieur veut louer», dit-elle pour écarter la mort, puis, en prenant conscience de ma nudité soudaine, elle tire le rideau de la fenêtre.

J’enfile quelque chose et me dirige sur le balcon du salon. Les meubles se rappellent à mon souvenir, je reconnais le canapé et je me souviens que je ne l’ai pas choisi. Depuis le balcon, le monde extérieur a changé. A la place du séculaire cèdre du Liban que je te montrerai quand nous visiterons ma mère s’écoulent des canaux tordus et des lignes de sable. C’est très beau, mais l’effort qu’il me faut produire pour superposer à ce paysage le paysage que j’ai connu est accablant, et la vie d’étranger qui m’attend ici semble à cette image. Heureusement, naturellement, reviennent les autres paysages rêvés, que je regardais chaque fois dans mes rêves en me réveillant, par le même balcon rêvé. Et, en tirant un fil de chaque paysage, les souvenirs des vies que j’y ai vécues en te cherchant reviennent aussi me rassurer : les hommes peints, les églises jumelles, le jour où j’ai appris à voler, les feuilles des arbres dans ma poche, le vélo sur les marches obtuses, la fois où avant de ne pas te trouver j’avais été chercher une boite remplie d’un cadeau...

Dans mon dos Carlita prépare l’odeur du Café.

Rêvé à Paris, le 3 février 2012

La transition d’un rêve à la veille est un balayage progressif

La transition d’un rêve à la veille est un balayage progressif

En March 2011
C'était le printemps
Ref 283.8

Dans mon rêve, j’ai les cheveux un peu longs, comme lorsque j’avais vingt ans. Je peux voir mes mèches devant mon visage, passer ma main le long de mon front et remonter une masse lisse en arrière, en m’enfonçant doigt après doigt. Je sais que ce n’est pas moi car je ne suis pas comme ça. C’est mon rêve. Mais c’est doux et je décide d’en profiter. Puis je décide de conduire une expérience. Puisque je sais que je rêve, je plaque mes cheveux devant mes yeux et je les tiens fermement et je choisis de me réveiller. J’ouvre les yeux d’un coup pour voir quel sentiment on éprouve lorsque le rêve devient la veille, je veux savoir comment mes cheveux vont disparaître. D’abord, puisque je ne vois rien a cause des cheveux, je ne me réveille pas complètement ; c’est exactement ce qu’il fallait. Je bascule sur mes fesses pour m’asseoir et seulement alors mes cheveux se rétractent en caressant mes doigts. Apparaît le décor de la chambre entre les petits trous de mes mains. «La transition d’un rêve à la veille est un balayage progressif» pensé-je.
Je me lève donc ce matin et commence ma journée, et voilà ce qui se passe : il y a plusieurs objets inattendus dans la cuisine que pourtant j’avais rangé hier, où que je ne reconnais pas. Le secrétaire de la chambre d’ami est décollé du mur. Un petit ordinateur de forme inconnue est posé sur le lit avec un clavier italien. C’est sans doute Giovanni qui est arrivé plus tôt que prévu (il devait venir ce soir), et finalement je le vois dans le salon accompagné de Ben. Ces deux là ne se sont jamais vu. Immédiatement je me résous : en quelques secondes, je viens de vivre un condensé d’étrangeté. Le rêve me montre avec insistance qu’il est encore là, il me le dit de toutes ses forces, sans s’embarrasser d’un système de symboles, il vient de n’être que pure forme ; et je comprends que, pris de remord pour m’avoir joué un tour (j’ai rêvé que je me réveillais) il craint maintenant pour moi que, pensant être véritablement éveillé, je ne fasse une bêtise ! C’est donc seulement la transition du rêve au rêve qui est un balayage...
Rêvé à Paris 11 janvier 2012

This is the way the world ends

This is the way the world ends

En March 2011
C'était le printemps
Ref 281.27

Cauchemar, intervenu au milieu de la nuit, que j’ai lutté pour retenir, et y ai partiellement échoué.

Quelqu’un tient dans sa main l’extrémité du nœud coulant qui cercle ma gorge. Mais pourquoi est-ce que je pense que c’est Borges ? J’essaie de passer le bout de mes doigts entre la ligne et ma peau, mais l’espace se rétrécit. C’est une menace constante qui presse sur le fil de ma vie.

Sitôt que le dieu s’endort, je tente de faire couler la corde loin de mon cou, mais l’ébrouement du lit où je suis allongé l'alerte comme l'araignée et un temps il ne fait rien dans le noir — mais je sais que cela le réveille et qu'il me regarde chercher vainement un peu de longueur pour extraire ma tête du sévice. J’abandonne, me rendors, recommence (à ce moment précis il y a une litanie, une chanson composée de mots simples ; peut-être la clef du cadenas où le fil de la pelote. Je l'ai sue, je l'ai tournée derrière mon front, puis je l'ai oubliée).

Dehors il fait froid ; mes gigotements et la poigne ferme du dieu autour de la corde réchauffent l’air sous la couette. Il dort avec moi, juste là, je suis sa cuiller.

Rêve. Rue Rameau, le 12 février 2012

Il n’y a pas de bon moment choisi pour quitter quelqu’un. Partir est une sorte de décision que l’on prend dans un accès de lucide courage, clair et tranchant, comme le Föhn, un vent d’ombre de la pluie qui, en Bavière, descend des montagnes et rend un peu fou et soudainement libre. Il y a des meilleures façons de quitter quelqu’un, mais au moment où cela se produit (qui peut être multiple, qui peut durer des années), nous vient l’obsession de la justice. C’est l’idée de la justice qui nous empêche de partir. Tu ne mérites pas que je te fasses du mal ; tu ne m’en as jamais fait, et malgré tout je t’aime (on aime de nouveau la personne que l’on songe laisser). Ce n’est pas juste que je doive te faire souffrir. C'est innacceptable qu'alors que je suis encore avec toi, je doive te faire autant de mal ; je voudrais t'avoir déjà quitté ; si je t'avais déjà quitté, cela serait moins dur de te quitter. Le départ est un moment de crête où il faudrait déjà être qui nous serons demain matin (on se quitte souvent le soir), c'est un acte de pure foi.

Et il arrive qu’au lieu de partir pour être fidèle à soi-même, on reste contre l’idée de souiller, dans un acte injuste, un amour qui est déjà différent, une promesse qui est ancienne et précieuse, la personne que nous voulons être à l’avenir et qui est en train de s’écrire.

Catherine Françoise Dandrieux : «quand on est amoureux de quelqu’un, il faut apprendre aussi à lui faire du mal, parce que cela va arriver, et à ce moment-là aussi il faudra être là».

T.S. Eliot : This is the way the world ends Not with a bang but a whimper.

Ce paysage qui bouche le paysage

Ce paysage qui bouche le paysage

À Paris
En March 2011
C'était le printemps
Ref 281.17

C’est le jour des soldes, mais je ne le sais pas. Je m’en rends compte en pénétrant dans un magasin que d’autres ont pris d’assaut en conséquence d’une lente stratégie de siège — moi c’est par hasard qu’autant qu’eux je vais pouvoir en profiter, dans le fond j’aimerais que cela m’indiffère.

Un tas infamant de belles boites gît sur le sol. Il y a des shorts 3/4 Rapha en marron. Je ne les aime pas trop trop, mais ils sont si peu chers ! Taille 59, je vois distinctement le chiffre. Quelle chance, je porte justement le miens (le bleu) et peux m’assurer que la taille correspond. Je ne le veux pas tant que ça, mais c’est une affaire et un signe des dieux.

Pour m’ôter de l’esprit le tracas d’avoir à rater autre chose, je continue de fouiller, déballant partout au sol d’autres boîtes. Mais rien d’autre. Je remets sans conviction les choses les unes dans les autres et m’apprête a partir, cependant je ne retrouve plus le short que j’avais mis de côté. Je redéballe - peut être l’ai-je remis par hasard dans l’une des boîtes, mais le retrouve encore moins (c’est à dire que d’autres choses, qui étaient là il y a une minute, ont elles aussi disparues). Des âmes rôdent alentour, mais elles conservent encore leur distance en épiant. Je demande à un vendeur s’il peut vérifier les entrées et sorties de stock, quelqu’un a dû me le prendre, je me l’étais mis de côté, taille 59, regardez. Le vendeur hésite, il a tant d’autres choses plus importantes à faire, il lit dans le ton de ma voix entre autres que cela dans le fond m’indiffère. Cette fois je le regrette un peu et songe véritablement à me laisser aller. Mais il faut se faire à l’évidence : j’avais trouvé quelque chose qui, même si je ne le désirais pas tant que cela, était tout de même la résultante de tout un tas de hasards plus ou moins taillés sur-mesure et qui, au moins pour cette raison, étaient de grande valeur. Maintenant cela s’est perdu, et toute cette identité construite pour le coup s’est perdue dans le même temps.

Peur en haut de l'escalier

Peur en haut de l'escalier

En February 2011
C'était l’hiver
Ref 281.9

Terrible rêve : un cauchemar comme j’en ai si rarement. Nous dînons, Hannah et moi, parmi une table d’étrangers, plutôt juges. Nous ne sommes plus ensembles, mais elle n’ose pas le dire, et je souhaite la préserver par mon silence. Arguments à table.
Alors que je me lève pour retourner à ma chambre d’hôtel, j’entends la dernière discussion où l’un des juges déprécie la sociologie de l’imaginaire. Et Hannah pleure, demande que non, qu’on ne me crache pas dessus quand je ne suis pas là. Dans cet acte de bonté, je vois la graine obscure d’un recommencement.
Une fois rentrés chacun à sa chambre, nous nous parlons par le téléphone. Pourtant des fantômes sont partout hors des plainthes. Je revois de vieux visages se torturer sous mon lit et me chercher comme des lances. Je rappelle Hannah alors qu’elle dort déjà, comme souvent nous nous étions réveillés l’un l’autre pour nous rendormir ensemble au téléphone, mais sans doute que je dors moi aussi et que je rêve que je gratte le visage de l’un des longs fantômes, car parmi les formes se perd aussi le signal téléphonique de Hannah, qui ne répond pas à mes questions, n’avoue pas qu’elle a tort, n’écoute pas ce que je dis, éloigne le sang de mes extrémités. La terreur dans la pièce, le vacarme des échafaudages qui incarcèrent les fenêtres m’obligent à dévaler les marches de l’hôtel en trombe puis, regardant d’en bas la fenêtre de la chambre où la scène s’est commise, je lance vers la lumière et les ombres un disque de métal bourré de vengeance. Mais, comme tout avec Hannah, ma force ne parvient pas à toucher sa cible et je suis vide, abandonné même par la gravité qui ne me retourne rien.
Ce rêve s'est produit à Paris, le 28 juin 2010. Maintenant tout a changé ; pas tout, mais si on cherche.

Reconnaître les signes avant-coureurs

Reconnaître les signes avant-coureurs

En February 2011
C'était l’hiver
Ref 280.18

Je me souviens avoir passé de longues minutes à réparer l’étanchéité d’une vasque de toilette alors qu’H. s’affarrait ailleurs. Je me sentais vivre dans ces petits détails qui construisaient peu à peu notre maison éparse. Ce jour-là, en me regardant dans la glace, je vis sur ma poitrine un énorme «Santa Fe» tatoué au henné. Ni H. ni moi ne nous souvenons de quand j'aurais pu m'endormir assez profondément pour que les argentins, qui dorment quelque part dans la maison de Manosque avec nous, me laissent ce souvenir sans que je ne m’en aperçoive...
Manosque, 9 août 2010

Les moeurs de chacun

Les moeurs de chacun

En February 2011
C'était l’hiver
Ref 280.16

Il me suffira de tourner à droite au feu pour quitter le boulevard Saint Germain et monter au flanc de la Montagne Sainte Geneviève, jusque chez MM où je suis attendu. Je m’arrête dans une petite épicerie afin d’acheter quelques sucreries, qui sont toujours plus vieilles et donc plus dures dans les petites épiceries. Entente cordiale avec le marchand et son fils, je m’apprête à payer lorsque mon téléphone (portable) sonne. C’est Aurore. Sa voix douce et raconteuse me demande comment je vais, mais je sais tout à fait où nous mènent nos politesses : j’ai posté hier, sur le Souvenoir, une photo où elle figure imparfaitement, sans le lui en avoir demandé la permission. Elle ne m’en veut pas, je le déduis du ton de sa voix, mais elle vient faire valoir son droit, et je suis en dette dans cette épicerie.
— ne quitte pas Aurore, je suis chez l’arabe du coin, c’est compliqué, dis-je.
à ces mots, le marchand me regarde avec violence et mépris. Je ne parviens pas à m’expliquer, à relativiser cette expression que tout le monde emploie et qui, s’il elle n’est pas bien heureuse, est aussi dénuée de racisme ou de jugement, mais le marchand me met son poing dans le nez, et son fils me poursuit dans les rayons du magasin. Je vois la grille se baisser pour me piéger, j’entends parler de la police.
Parvenu à m’extraire du magasin, je me faufile doucement dans la foule et coude à droite où j’espère la police ne me poursuivra pas. Finalement, je fouille mes poches et j’éteins le téléphone, parce que je n’ai la bonne monaie pour régler aucun de mes comptes.
Rêvé à paris, 17 juillet 2010

Comment se cacher de ce qui ne se couche jamais

Comment se cacher de ce qui ne se couche jamais

En February 2011
C'était l’hiver
Ref 278.29

Un grand rassemblement, dans ce qui est d’abord une chambre, puis devient un chalet puis une propriété de montagne en surplomb de la ville à force que je le parcours. H., qui possède ce lieu à la marge, par un jeu de familles, reste introuvable. Je socialise gaiement, mais le regret me prend de laisser ce lieu sauvage et multiple à l’abri d’un bon photographe ; je décide de partir à l’aventure. Cependant, puisque H. peut se cacher quelque part, mieux vaut être préparé, et ne pas ressembler à ce que j’étais lorsque nous nous sommes quittés (j’ai une tendance à la fixité). Je décide par exemple de prendre un Leica numérique.

Je déambule sagement dans l’immense préau entouré par des coursives et des fenêtres à carreaux en attendant la photo. J’ouvre certaines portes, il y a des ateliers avec des rubans, des ciseaux, des couleurs ; la famille d’H. doit prêter ce lieu à toute sorte de passionnés. Soudain j’entends du bruit. Un père et son petit blondinet entrent dans un hall qui aboutit à ma position. Je me cache derrière une porte et écoute. «Mais papa il faut que ça sorte» dit le petit, puis, en se grattant la pluma «ces herses qui pointent de mon dos c’est pas normal, c’est pas normal». Je vois sur le visage de l’homme qu’il sait son enfant condamné à une atroce transformation, mais qu’une décision féminine qui le dépasse le fige dans le silence. C’est la photo. Je tourne les boutons du boîtier comme à mon habitude mais je ne comprends rien aux trigrammes et aux indicateurs des réglages. Je sais exactement ce que je cherche mais la continuité entre la caméra et moi est rompue ; fichu numérique.

Automatiquement, je regarde dans l’objectif — sait-on jamais que le bon bouton se présente — et il se passe alors cette chose : un violent trans-trav déforme jusqu’au gigantisme le père que je visais. La porte vitrée derrière laquelle je me cachais est abolie, ainsi que tout ce qui est hors du cadre, la lumière s’accorde avec ma position et une vague peu haute mais très longue inonde le hall, le préau et le paysage. Je m’agenouille en levant les bras pour sauver l’appareil qui est électrique, et me baigne dans le sentiment de concorde universelle qu’apporte le moment où un homme a le courage de prendre une bonne photographie. Très haut au dessus de moi, l’immense père pleure gravement sur le destin qui attend son fils, et je suis si petit, si lointain à ses yeux que mes déclenchements sont (littéralement) des vaguelettes qui heurtent ses chevilles.

Plus tard, Dante me voyant revenir au chalet, il me dira de suite qu’H. n’est toujours pas revenue. Nous avons déjà commencé à nous balader ensemble en direction de la ville qu’il rajoute «mais je sais où elle se trouve. Je vais t’y emmener». Je commence à être fatigué de ce rêve qui me fait un peu courir. Dans la vile, il y a des sortes de cycle-taxis qui portent des touristes mais dont la démarcation commerciale est qu’ils pédalent à l’envers. C’est une très mauvaise idée et la circulation nous en offre plusieurs preuves. «C’est ici», me dit Dante, en me montrant un quartier entier de la ville sur lequel le soleil se couche. Je sais qu’il sait exactement où elle se trouve, car il aurait trop peur de me décevoir. Mais c’est justement cette précision qui me freine. Je n’imaginais pas cela comme ça, surtout après cette après-midi ; nous devrions nous rencontrer malgré nous, pas nous chasser. Depuis les hauteurs d’une bretelle de béton suspendue, je regarde les voitures et les feux, puis je me regarde moi-même. A mon poignet gauche les rubans n’ont pas beaucoup changé, j’ai mon t-shirt beige de camping, un Leica numérique que je ne maîtrise pas ; ce n’est pas la personne que je souhaiterais présenter, pas après tout le travail que j’ai fait pour devenir quelqu’un de sympa. «Mais comment sais-tu où elle se trouve exactement», demandais-je à Dante. Et Dante me regarde et me répond «je l’ai su par la sémiotique du koala». Cela fait sens, mais faut-il lui faire confiance?

Rêvé à Paris, novembre 2011