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La confusion des mots mène à la confusion des choses

La confusion des mots mène à la confusion des choses

À Hamburg
En October 2009
C'était l’automne
Ref 236.23a

Au croisement de l’avenue Gabriel Peri et de la longue avenue Terré, dans le Saint Gratien de mon enfance, le premier taxi qui vient m’amènera à Enghien-les-bains, en empruntant d’ailleurs l’avenue Terré en contre-sens.
La voiture est une longue Mercedes foncée décapotable, avec un par-brise ancien, très bas, ondulé, pratiquement dépoli, inutile, ornemental. Le chauffeur est un homme blond sûr de lui, qui m’entreprend rapidement. Parvenu devant la gare où j’ai mon rendez-vous, il connaît mon métier, mon affinité avec l’Italie, le parcours de mes vacances. Il ne me demande pas le prix de la course, ce qui m’embête. En voyant affiché 5,50, je sors mes billets têtus, dont il tire lui-même un de 5 et me rends une énigmatique pièce de 10 centimes, décidé à changer la devise de notre commerce, et me regarde la fourrer dans ma poche. « Ce n’est pas l’argent qui, compte» dis-je en lui montrant quelques euros différents, «ce sont les pièces et leur provenance». La presque sympathie de ma remarque, au moment où j’aurais dû quitter le véhicule, l’enhardit au point qu’il me demande mon adresse et mon numéro de téléphone. D’abord je n’ai pas de papier. Il me trouve un petit dictionnaire, un minuscule dictionnaire dont il passe la tranche d’une feuille au briquet avant de me la tendre avec un stylo, afin de pouvoir la retrouver plus tard et m’appeler. Ce plus tard finit de m’inquiéter, et la surface de papier est de toute manière trop petite. Ensuite, nous trouvons une feuille vierge. Comme souvent, je me sens suspecté de ne pas vouloir donner de portable. Mais que voulez-vous, si je n’en ai pas. Enfin je me résigne à lui laisser mon nom, mais les lettres que je voudrais écrire sortent modifiées du stylo, doublées ou triplées, corrompues, codifiées. Il verra certainement mes réticences, et de toute façon mon rendez-vous m’attend. Et puis je ne lui dois rien. Au mieux je reconnais que sa voiture m’intéressait. Pendant que je rassemble mon bric et mon broc déballés, le chauffeur m’embrasse tendrement dans le cou. « je crois que vous devriez cesser tout de suite» répété-je par deux fois. «Quoi ?» se surprend le chauffeur, «n’allez pas me dire que vous êtes docteur ?»

Manosque, le 10 août 2008

Hamburg

Hamburg

À Hamburg
En October 2009
C'était l’automne
Ref 236.17a

Surtout depuis la généralisation du grondement dans le ciel, j’aimerais beaucoup ne pas rater mon bus, le 15, qui attend tous les jours dans le parking, et qui quitte ce trou. Avec la réduction de la fréquence de départ, c’est devenu ici comme au Sénégal, et beaucoup de monde souhaite prendre, chaque jour, l’unique moyen de rejoindre sa maison. En m’approchant du conducteur, qui a un gentil air de baba, je me rends compte que le bus est plus petit que je ne l'avais vu. Lorsqu’il s’excuse en italien de ne pas pouvoir me prendre dans sa wagonnette, je me rends compte de la puissance de l’auto-persuasion, et de mon désir si fort de me casser d’ici que je confonds un bus avec une wagonnette.

Je n’arrive pas à prendre comme un chance ce qui pourtant pourrait sauver ma journée : dans le terrain vague au loin, Anthony et toute sa bande se font un foot. Enfin toute sa bande, mais pas moi. Le simple fait de m’approcher lentement d’eux sous-entend mon exclusion initiale. Blackstone le sent et tente de me faire rire. Anthony, qui voit la rouille aux engrenages des coeurs, tire mes pieds jusque sur l’herbe périphérique, cale un coussin sous mes mains, qui soutiennent ma tête, rapproche une petite table de chevet, adoucit l’abat-jour rouge, et fait revivre la couverture en disant « pour te masser, je vais avoir besoin de poser mes fesses quelque part».

Je ne me sens pas moins exclu maintenant renvoyé dans le paysage de mon lit alors que tout le monde s’amuse sans moi, et (dans ma veille) tu aurais pu te le garder, le bruit de foret qui me parvient de chez les voisins.

Paris, le 7 octobre 2008

Recherche de couleur #1

Recherche de couleur #1

À Roma
En October 2009
C'était l’automne
Ref 234.29

Il y a encore quelque chose d’amusant à jeter de l’eau froide sur les murs de mon couloir, et sur le carrelage blanc : la fumée, le bruit de la vapeur qui se condense par endroits, l’alternance de flaques et de lieux secs révèlent l’avancée secrète, par le dessous et par les flancs, de l’incendie qui condamne mon immeuble, rue Rameau.

Beaucoup de mes amis sont venus voir ça. Le devenir de cet appartement ne nous indiffère pas. Par naturel optimiste, par aveuglement, nous avons tous une grande confiance que l’appartement soit épargné, ce qui nous permet de nous asseoir. De l’autre côté de la fenêtre, d’autres fumées indiquent d’autres drames, et la multitude des incendies dilue encore plus la fatalité qui s’était abattue sur nous. Nous en alimentons notre espoir. Avant que les pompiers n’arrivent, je me dis même, en voyant le feu indifférent qui s’échappe de la porte d’en face, que, un peu plus tard dans le rêve, nous pourrions récupérer cet appartement et nous agrandir. La brutalité de la lumière qui s’encadre dans le chambranle de la voisine, les effusions projetées qui changent de formes en roulant jusqu’à nos pieds, qui prennent des visages barbus et des visages glabres, ce spectacle va dans le Leica. Comme à la neige, cependant, je ne suis pas sûr de mon «couple» ; c’est la première fois que je prends du feu en photo.

Les conclusions des pompiers sont plutôt encourageantes. «Il y a peu de chances, dit l’un avec ambiguïté, que vous ne puissiez habiter ici avant quelques mois». Mais bientôt nous devons nous résigner à choisir, parmi tous les objets de la maison, ceux qui seront sauvés, et ceux que nous ne retrouverons plus, car il est devenu certain que tout brûlera. C’est un choix simple, où je trouve même une certaine joie du changement, à part pour les livres, qu’il est impossible de favoriser et de dénigrer. «Je ne suis plus un mendiant, j’irai chez Lue, ou ils referont l’appartement» pensé-je, malgré la tristesse opaque qui me remplit, pour rejoindre quelque lieu meilleur, de devoir en laisser un.

Rome, via dei sabelli, le 25 octobre 2005

Jean Castarède

Jean Castarède

À Paris
En October 2009
C'était l’automne
Ref 234.24

Pour le second numéro des Cahiers européens de l'imaginaire, Jean Castarède, ancien directeur au ministère de la Culture, historien, avait offert une belle frise historique sur l'histoire du luxe, de Sumer à nos jours, où il écrit que le premier acte luxueux de l'humanité est un coup de peigne.
En arrivant dans le bel appartement du XVIe, je crains d'interrompre une discussion de vieux copains, qui remémore et convoque bateaux, lacs et connaissances polynymes. On m'enfonce courtoisement dans une jolie chaise, et, tout en buvant du thé, je finis par le surprendre à rire en racontant le passé. Dans ce rire, je vois la photo que j'étais venu chercher. Puis, alors que nous nous saluons, je vois le mouton noir centrifuge sur sa cravatte, et, sous l'amabilité calme qui disait au revoir, la statue puissante qui guette l'homme. Je tire.

Se sentir à sa place avant tout

Se sentir à sa place avant tout

En September 2009
C'était l’automne
Ref 236.14a

Sans aucun respect pour la nuit que je tente de terminer, les invités défilent dans ma chambre et m’empilent dessus leurs manteaux, leurs sacs, leurs poches et leurs téléphones portables, que quelqu’un leur a vicieusement indiqué de jeter sur le lit, lit dans lequel se trouve mon corps. L’idée de retrouver ces salauds parvient à me faire oublier mon projet de sommeil, par ailleurs fermement tenu en échec. J’ère l’oeil torve parmi les invités riants, à tenter de comprendre comment je peux bien être en train de rêver d’une fête organisée chez moi et à mon insu, précisément à l’heure qui m’est la plus sensible, celle où je suis censé rêver.
Tout le monde est ravi. Une grande table distribue des gâteaux au thé, du champagne, divers produits et du lait. H.S. s’affaire à découper, servir et parfumer de nombreuses viandes et des tartes d’Alsace. Le léger tangage émèche aussi les coupes de cheveux des filles. Des escaliers successifs entraînent la rumeur des rires de cales en cabines; impossible d’avoir une vue d’ensemble de mon bateau tant il est grand et bien navigué. Un homme avec une pochette couleur amère et des fumées de cigarette commente le paysage de la baie du Huston. «Ils chargeront le bateau sur un rail pour le mener jusqu’au centre de la ville» devine-t-il, «et les invités ivres descendront en oubliant leurs fondamentaux partout à bord. Puis, dit-il en me plaignant, lâchés sauvagement dans New York, totalement mouillés, ils créeront le chaos en oubliant de se retourner sur le nom du navire qui les y a bienveillamment conduits».
Gagné par son amertume, pressé par l’horizon où les gratte-ciels remplacent peu à peu les goémons, cabine après cabine, j’annonce que je vais prendre une douche. Comme la porte de la salle de bain ne ferme pas, je préfère prévenir. Finalement tranquille, prêt à faire le point, mi-nu, mi le pied dans la baignoire, un grand blond qui n’avait pas écouté l'effet d'annonce ouvre la porte. Bien sûr, la situation cocasse le fait rire. Je le toise de mes fesses. Il ne sait pas qu’il est chez moi, que le paysage où il marche m’appartient, et que si je le veux, je n’ai qu’à enregistrer son visage pour élaborer une haine nouvelle.
Rameau, le 5 décembre 2009

Les passionnés

Les passionnés

En September 2009
C'était l’automne
Ref 236.11a

Vue la cadence à laquelle le brasier entame la grande forêt devant nous, Hannah et moi, en habits d’été, dans cette Golf décapotable, doutons fortement de pouvoir passer. Dès les premières houles de chaleur, nous sommes repoussés par le feu comme par une vague vaniteuse et maîtresse. En nous résolvant à un prochain demi-tour, je vois que la traverse de la décapotable et une partie du Leica ont rougis du coup de chaud. Mais avant cela, heureusement, je vais pouvoir prendre autant de photos que je veux de l’incendie, qui possède maintenant tout la forêt, car nous devons d'abord ralentir, puis nous arrêter, au derrière de la file innombrable des autres automobiles qui, voulant pénétrer le brasier, se sont toutes résolu à un grand concert de lents demi-tours.
Pierrevert, jeudi 30 juillet 2009

Les témoins

Les témoins

En August 2009
C'était l’été
Ref 232.23

Dans la librairie du forum de Saint Gratien, Lue et moi fouillons les images et les cahiers à colorier. Un homme passe, qui me fait penser à mon père, qui pourrait bien être lui finalement, et qui me fait assez de signes pour que je craigne le pire.
J’essaie de le mener à l’écart pour lui parler, sans que Lue ne le voie. Plus loin sur la place, nous avons une explication d’homme à homme. Il est clair, lucide, un peu abîmé par le voyage et l’enchaînement des paysages. Il mentionne une adresse, ce qui m’étonne au plus haut point. Je ne parviens pas à m’en souvenir maintenant que j’écris ces lignes.
Aucune de ses explications, pas une de ses histoires ne vainc mon refus. Il reste un homme hors de tout espoir de vie commune. Une longue liste d’événements et de négociations inabouties suivirent. Nous nous acceptâmes finalement, ce que j’avais secrètement désiré depuis le début, mais que je ne parvenais pas à réaliser. L’artisane de cette acceptation mutuelle, de la paix d’avec moi même, la petite Lue aux yeux de qui tant de fois j’avais voulu cacher cette déchéance, nous regardait tout ce temps de derrière les prolixes figures des cahiers de coloriage.
Paris, le 28 juillet 2008