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Allez, dis !

Allez, dis !

À Wien
En April 2008
C'était le printemps
Ref 195.33a

Mon nouveau chat est blanc, minaud, aux yeux jaunes, petit, très féminin. Il marche et s’arrête sagement, et garde silencieusement le secret du nom de l’homme qui porte en lui le mal. Personne ne connaît cet homme, peut-être cet homme lui-même ne sait-il pas quelle tâche et quelle charge pèsent sur ses épaules, et quelle convoitise attise son nom. Comme chacun, en regardant mon chat éternel et silencieux, je conjecture. Afin de se cacher totalement, peut-être que le mal s’est incarné dans un homme vivable, ni trop doux, ni trop coléreux. Fatigué, afin qu’on cesse de le chasser, peut-être vivra-t-il à jamais dans des enveloppes comme celles-ci. Je le sais pas, mais mon chat le sait.
Il est si beau que je regrette qu’il ne soit pas entièrement une femme. Ses yeux surtout, ont des propriétés fantastiques qui le rendent incroyablement convoitable, et me portent l’angoisse de la perte et du vol. Il peut faire se rejoindre ses yeux en un large et unique regard, où se baladent ses pupilles. Alors que je joue dans le bassin avec des bateaux miniatures, lui se permet des expressions inédites et divines. Je crois parfois qu’il me parle, mais il ne me révèle rien par la parole.
Ensuite, je vois une femme courir sur un tapis de jogging, puis une forme rapide et vicieuse lui entrave les mains et une roue dentelée de la taille d’un sofa lui racle le crâne jusqu’à la mort. Cette image n’a aucun lien ni avec ma vie, ni avec rien que je connaisse. Je sais que c’est, contrairement au reste, un don de mon chat.
Rome, via dei Sabelli, le 25 octobre 2005

Il n'y a pas deux collines identiques mais partout sur la terre la plaine est la même.

Il n'y a pas deux collines identiques mais partout sur la terre la plaine est la même.

En April 2008
C'était le printemps
Ref 195.10a

Je dors prêt de Kajta-Anna, et je me mets à songer aux aubergines à la parmesane d’hier soir. «Very tasteful» dit Katja sans se retourner, ce qui est éminemment suspect car lorsqu’elle parle en dormant, Katja-Anna parle Allemand de la montagne.
Un peu plus tard, je pense à une autre chose, et Katja-Anna me la commente de la même manière. Si jamais j’étais en train de rêver, me fis-je en réflexion, je rêverais tout seul, et il n’y a aucune raison que Katja-Anna connaisse le contenu de mes rêves plus que le contenu de mes pensées. Je me force alors à penser à des objets simples, et, à chaque fois, Katja-Anna commente cet objet, quoique parfois avec une difficulté que je dois imputer à la langue, ou à ma manière retorse de penser les objets. Mais dans l’ensemble, cela marche, j’arrive à projeter mes pensées dans un espace public que Katja-Anna peut ouvrir, et nous pouvons ainsi échanger des images simples, ce qui nous sera certainement très utile pour tricher aux jeux d’argent.
Vienne, le 18 avril 2008

Burgenland

Burgenland

En April 2008
C'était le printemps
Ref 193.37

Sur ces collines vertes et l’enchevêtrement de talus qui inquiète les plaines règne une idée intraduisible d’ouragan. Par la fenêtre de la maison, Hannah s’ébroue sur des motifs insondables. Elle ne sortira pas. C’est important aujourd’hui qu’elle déplace le plus grand nombre possible de ces longues tiges en bois qui aboutissent à un hémisphère creux, et que les marocains appellent cuillers. Moi je sors, je veux voir l’ouragan.
Lue est assise sur une bosse, aventurière et naturelle. Comme aux portes du Sahara, le sable se soulève du sol abruptement, parfois en lames successives, parfois en tranches opposées. Si deux nuages s’opposent rapidement, je fais très attention à la formation imminente d’une de ces petites tornades que j’ai vues s’en aller dans les plaines rouges où les chèvres escaladeuses de buisson mâchouillent les arganiers pour en tirer de l’huile insaponifiable, et dans l’oeil desquelles je n’ai pas réussi à me fourrer. L’une de ces petites tornades fonce sur moi, mais je parviens à l’éviter en me projetant vers l’arrière. L’aise avec laquelle nous conversons, le Leica et moi, me permet même de la prendre en photo. Une autre s’arrête juste derrière Lue, et en cessant de tourbillonner redevient un enfant, les bras écartés et les paumes plates. Je comprends leur circulation mutine, Lue les cheveux dans le vent.
Bien sûr, ce n’est pas facile d’avoir Lue ici, et Hannah qui m’attend avec les cuillers à la maison. Mais je dois rentrer aider Hannah. «Un bain avec toi» m’avait-elle promis.
En tentant de lui ôter les manches brillantes de son pullover noir, je me heurte à son visage. Hannah se renfrogne et derrière le plis de dessus sa bouche je saisis une prophétie intraduisible d’ouragan.
Paris, le 9 septembre 2008

Alte Donau

Alte Donau

À Wiesn
En April 2008
C'était le printemps
Ref 193.29

De l’autre côté de la vallée, il y a une longue prairie et une pente douce. Le malheur qui touche la vallée ne touche pas la prairie, mais le vaste ciel bleu les relie secrètement.
J. m’avait appelé le matin précédent. Je venais à peine de me réveiller, dans une chambre copieuse d'ailleurs, avec des draps bleus et épais et les fenêtres grandes ouvertes. Dehors il pleuvait si fort que les rideaux absorbant l’eau ruisselaient sur le sol. Au téléphone, J. me dit « pourquoi voulais-tu dormir avec moi hier soir ? », mais je n’ai pas reconnu sa voix car j’étais encore ensommeillé. Elle était aussi plus gaie et moins secrète. Je démêlai qu’après une série d’épreuves, J. allait mieux, et que nous pouvions désormais discuter des égratignures du passé. Pour la rejoindre, j’ai laissé cette belle maison, et Valentina, entourée de quelques italiennes, qui jouaient fantastiquement avec des panneaux de bois.
De mon côté de la vallée, la pente de la prairie grimpe jusqu’au ciel bleu. Sur les côtés des cailloux, il y a de hauts panneaux publicitaires, figurant des paysages abstraits et radieux, qui sont les oeuvres de J. C’est pratiquement une montagne tant l’air est pur et transparent.
La voilà qui m’attend devant la voiture. Nous roulons amicalement l’un à côté de l’autre, moi sur la place du mort, elle au volant. Une seule chose déparie cette J. rêvée de celle que j’ai rencontrée : elle a les cheveux rouges. Elle porte aussi une frange. Ou plutôt deux, ce qui enflamme ma curiosité. Je passe sur la banquette arrière pour regarder cette autre frange, derrière la tête d’une fille.
Paris, 29 janvier 2008

Das Schloß im Himmel

Das Schloß im Himmel

À Wien
En April 2008
C'était le printemps
Ref 191.22

Finalement, j’accepte de voir un psy pour ce petit problème. C’est une maison calme, plate, avec un jardinet à l’américaine devant et un chemin qui mène à la porte. Par la fenêtre on peut voir la salle d’attente. Dans la salle d’attente, il y a la porte de bois derrière laquelle se déroulent les consultations.

J’attends un peu, assis sur la banquette en moleskine marron, puis je m’ennuie et je décide de faire un tour dans le jardin. Je vois alors pas la fenêtre que la salle d’attente est en flammes. Je rentre en courant et je prends l’extincteur. Le feu est très vif, comme un feu d’alcool dans une poêle où on cuit des gambas. Très vif, très haut, mais très localisé. Il s’éteint facilement, mais je me rends compte que j’ai eu de la chance, parce qu’il a pris exactement à l’endroit où j’étais assis. Par suspicion, je vérifie mon caleçon, et je vois qu’il est un peu brûlé lui aussi.

De colère, je frappe à la porte de la psy, qui refuse d’ouvrir sous le vague prétexte d’une consultation en cours. Alors je vais au fond de la salle d’attente, je dégage la neige carbonique de dessus la banquette, je m'assieds une seconde, plein de conviction, je me relève aussi vite, j’ouvre la porte de la psy sans rien demander, et je la mets en face de son imprudence : la réaction physique qui se produit entre la banquette de moleskine et mon caleçon, et qui vient de recréer du feu dans sa salle d’attente.

Casa san pietro, 29 Août 2007

Längenfeldgasse

Längenfeldgasse

À Wien
En March 2008
C'était le printemps
Ref 190.35a

Nous marchions sur un pont très long, qui recouvrait la mer, mais dont les deux côtes qu'il reliait étaient si éloignées, qu'il semblait tout aussi bien ne relier rien à rien, et être une route sur l'eau.

Sur les côtés s'enfilaient des panneaux de métal sur lesquels on affiche les photographies des candidats aux communales, mais ils étaient encore vierges. Je pointais une sorte de télécommande sur la surface plane et métallique des panneaux, la première fois je leur ai transmis un ordre (tout les panneaux étaient reliés : transmettre l'ordre à l'un était le transmettre à tous), puis la télécommande cessa de fonctionner. Nous n'avons pas deux chances pareilles, semble-t-il.

Tu flânais. Dans un autre rêve, d'autres panneaux, plantés dans une plaine, figuraient des oeuvres de toi. Au dessus des panneaux de ce rêve-ci, il y avait des inscriptions. L'une d'elle était "9 loups".

Paris, le 17 mars 2008

Le loup dans la bergerie

Le loup dans la bergerie

À Wien
En March 2008
C'était le printemps
Ref 189.10

Au 34 de l’avenue Foch, chez mes grands parents, dans ma jeunesse, autour des tapis velus et des portes de bois, Sylvain et moi retrouvons un étrange personnage, désormais propriétaire légitime des lieux. Je suis curieux, j’aimerais savoir ce qu’il fait vivre à ces couloirs où j’ai volé des chocolats, à ces décorations sur les tapis où j’ai joué à la petite voiture, à ces vitrines pleines des papiers de mon grand père que je n’osais pas nettoyer.

Le personnage nous accueille avec entrain, nous avons toute confiance en lui. Il est assis obliquement sur l’un des fauteuils de cuir vert où est mort mon grand père, sa jambe dépasse de l’accoudoir, il est chez lui. Sur le sourire de sa compagne, qui se tient debout à quelque distance, on lit l’inverse de la révolte, et du plaisir. Elle joint ses mains sur le devant d’une blouse grise.

L’interrogatoire commence. Avez-vous scellé l’autre chambre, où vécu jusque ses 97 ans Mémé Suzanne ? Qu’avez-vous pensé des lits dépliables de la chambre du fond, déguisés en armoire ? Et cette petite table ronde du salon, d’où sortent des tablettes bordées de cuir vert, l’utilisez-vous réellement ?

Dans les réponses du personnage, qui me satisfont toutes, se trouve aussi une insinuation plus ample, et dans sa bouche, les mots les plus quotidiens s’accompagnent d’une suspicion philosophique. Je me laisse entraîner par cette belle pensée, et nous débattons de choses, dont les occupations serviles de sa compagne, au sujet desquelles, encore une fois, je suis tout à fait satisfait.

Soudain, Sylvain fronce les sourcils. L’une des hypothèses du personnage, qui pourtant est unanime, affirme l’exact inverse de ce qu’une autre hypothèse, également unanime, soutenait il y a quelques minutes, et à laquelle nous nous étions évidemment ralliés. Je nous sens incertains, à devoir choisir entre la défense d’une intégrité de pensée qui nous a visiblement déjà échappé, et l’approbation de notre hôte.

Nos premières contestations, dont nous nous rassurons en pensant qu’elles éveilleront l’intérêt d'un personnage si élégant pour la contradiction, ou la beauté d'un esprit honnête, le laisse en fait parfaitement froid. Sylvain et moi ne sommes sans doute déjà plus là, à la pensée de ce gentleman autonome. Ses idées s’enchaînent et contredisent successivement l’idée précédente, la thèse d’un fameux philosophe qu’il prétendait admirer, l’idée suivante, les choses auxquelles tu crois le plus sincèrement du monde et l’hypothèse de notre propre présence.
Il est trop tard. Tout ce que nous possédions de plus certain est passé sous l’ingrat scepticisme de cette homme. Rien de ce que nous pouvons dire ne pèse plus ; ni notre coeur, ni nos arguments, ni l’écoute silencieuse que nous lui avons offert ne le touche. A l’évocation des thèses les plus dangereuses, nous tentons de saisir la conscience de sa compagne, mais nous voyons à son air d’approbation paisible qu’il y a longtemps que son esprit vagabonde indifféremment d’une chose à l’autre, que son amour tout entier et son admiration vont à celui qui nous parle. Et peut-être même qu’elle a cherché cet homme, elle l’a longtemps cherché avant de s’endormir, que cet homme n’est que le personnage de ses désirs les plus intimes, et qu’avant lui d’autres ont trôné sur ce siège, à faire les mêmes choses, à les dire moins bien.

(dans la même nuit d'hier, vu Lue en compagnie par hasard, hétérotélie chez Sarah et oublié le Leica en laissant un lieu, pour la première fois de ma vie, chez Charlie.)

Paris, le 16 mars 2008

Fin de soirée dans la petite rue Arnstein

Fin de soirée dans la petite rue Arnstein

En February 2008
C'était l’hiver
Ref 189.8

Grasse matinée. Je sens que je flotte, tous les coins de mon lit sont hospitaliers. Venue en rêve, cette phrase exacte : « je suis le porte-parole ardent de cette flatterie sensuelle qu’est la capitainerie ».
Sans doute que le mot «flotterie», que je ressens, devient le mot «flatterie», voire «flatterie sensuelle». C'est de ma lecture viennoise de Bachelard que sera revenue la rêverie du flottement, cette lenteur de la pensée du fleuve, le radeau, la barque, une certaine amitié indifférente de l'onde. Et la péniche qui nous conduisit la semaine dernière jusqu’à la Marne, pour savoir si je vais vivre et travailler à San Francisco cet automne, m’aura apporté l’invention, ou la question quant à ce que ferai dans ma vie, du capitaine.
Paris, le 30 juin 2008

La grande évasion

La grande évasion

En February 2008
C'était l’hiver
Ref 188.29

Je ne sais pas combien de temps il me reste avant qu’ils ne se rendent compte de mon imposture ici, dans la cour intérieure de la Mairie, qui donne sur le Zocalo de Mexico, mais je sais que ce temps est très peu. Pour ne pas accélérer encore sa diminution, j’essaie d’agir le plus banalement possible, et je rajoute des gestes qui seraient inutiles ou suicidaires au fuyard que je suis. Je tire de l’eau d’une petite fontaine, puis je me dirige lentement vers la porte de sortie.
De l’autre côté du chambranle, je tombe sur une poignée de gens très hauts, bien habillés, des touristes importants ou des hauts fonctionnaires. Pour ne surtout pas dissoudre absolument ma crédibilité, je leur fais comprendre qu’ils n’ont sûrement pas grand chose à faire ici, que je suis du dedans, et qu’ils sont du dehors, et je ferme la porte derrière moi. Maintenant, s’éloigner lentement.
Au bout de cent mètres, en plein milieu du Zocalo, un policier crie en ma direction. Flûte, le sac de sucre ou de farine que je traînais a laissé une trace blanche qui remonte directement de la mairie à mes pieds. Pour montrer la grandeur de ma bonne foi, je glisse le sac dans une poubelle ; bien sûr je viendrai nettoyer le reste personnellement.
Mais le policier, toujours en criant, me dépasse et je comprends, lorsque je vois un homme au loin autour duquel l’agitation grandit, que ce n’est pas après moi que la police en a, et que le danger est peut-être plus gros que la capture et la milice mexicaine. Les touristes s’écartent de l’homme en courant, les forces de police foncent sur lui et s’arrêtent à distance de vue. Il est évident qu’il est enrobé de bombes. Il porte aussi un revolver qui brille violemment.
Une première détonation ne parvient pas à le tuer, mais soulève un nuage de poussière. Je saisis instantanément l’importance de l’événement. Le Leica s’apprête à tirer, je cherche un peu plus la gauche, la ligne la plus droite de moi à lui. Brusquement me revient cette évidence militaire : la ligne la plus droite de moi à lui est aussi la ligne la plus droite de lui à moi. Il tire. Mais nous étions si éloignés que la distance a ralenti la balle. Je la retrouve écrasée sur ma poitrine, enfoncée d’un demi centimètre autour d’une arrogante perle de sang.
Vienne, le 3 avril 2008