Victoria vient, et derechef le Zou naît.

Un photogramme de Blind Boys of Alabama en automne 2011.

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Victoria vient, et derechef le Zou naît. Blind Boys of Alabama

Victoria vient, et derechef le Zou naît.

Dans le bateau qui nous mène au lieu de la marche en montagne, il y a trois zones : une zone froide sur le pont qui est rayée par le grain de la marée, une zone intermédiaire dans la cabine que l’on atteint avec des portes coulissantes, et une zone chaude, au coeur, près des engins, où la lumière qui se balance sur les planches est jaune et riche. Comme à une table sans hôte, nous ne savons d’abord pas où nous mettre tous pour passer la nuit ; une certaine honte nous empêche de priver notre prochain d’une place au chaud. La distribution se fait à grand peine. Peu sont assez droits dans leurs bottes pour se mettre dans un coin et cesser d’imaginer le feu des machines qui aurait pu leur lêcher le bout des pieds. Quant à moi, je me balade d’une zone à l’autre. La traversée est longue et nous devons prendre des forces. Là-bas, la grosse montagne découpe, dans le ciel qui tangue, une pyramide sans étoiles.
A seulement quelques miles de la plage, je réalise que j’ai oublié l’essentiel dans mon baluchon :  mes chaussures de montagne, mes Meindl ! J’alerte mes compagnons. Comment ai-je pu faire tout ce chemin pour rien ? Renaud me met aux pieds des baskets noires, mais je sais ce que c’est que de faire une chose avec un équipement inadéquat. La chose se venge.
Finalement, j'accompagne lentement la cordée parmi des vallées de villages herbus où la lumière découpe les flans des  rochers et les ponts de taille comme des ciseaux. Espèces végétales inconnues, animaux prodigieux, cultes superstitieux des vents et des ombres racontés par les rois de chaque tribu dans des langues chiffrées. La plaine se transforme peu à peu, je sais que la montagne s’élance doucement sous nos pieds et que je ne pourrais pas lui rendre ce qu’elle attend de moi. En m’effondrant de pleurs, j’articule au travers de mes mains que me ronge la peine de ralentir la cordée. Mais, au fond de mon coeur, ces montagnes de Bavière que nous grimpions et qu’il m’était offert de dépasser aujourd’hui me regardent, leur image sourde et immense me remplit de la certitude que, si je mets, comme quand on apprend à marcher, un pied devant l’autre sans trop y réfléchir, il y existe un sommet pour moi et je pourrai le prendre, il m’appartiendra, comme avant à tous les autres enfants il a appartenu ; et je regarderai d’en haut le reste du monde qui me dira «viens». Toi tu te caches dans ses replis et tu me sais.
Rêvé à Paris le 21 février 2012

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