Se sentir à sa place avant tout

Un photogramme en automne 2009.

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Se sentir à sa place avant tout

Se sentir à sa place avant tout

Sans aucun respect pour la nuit que je tente de terminer, les invités défilent dans ma chambre et m’empilent dessus leurs manteaux, leurs sacs, leurs poches et leurs téléphones portables, que quelqu’un leur a vicieusement indiqué de jeter sur le lit, lit dans lequel se trouve mon corps. L’idée de retrouver ces salauds parvient à me faire oublier mon projet de sommeil, par ailleurs fermement tenu en échec. J’ère l’oeil torve parmi les invités riants, à tenter de comprendre comment je peux bien être en train de rêver d’une fête organisée chez moi et à mon insu, précisément à l’heure qui m’est la plus sensible, celle où je suis censé rêver.
Tout le monde est ravi. Une grande table distribue des gâteaux au thé, du champagne, divers produits et du lait. H.S. s’affaire à découper, servir et parfumer de nombreuses viandes et des tartes d’Alsace. Le léger tangage émèche aussi les coupes de cheveux des filles. Des escaliers successifs entraînent la rumeur des rires de cales en cabines; impossible d’avoir une vue d’ensemble de mon bateau tant il est grand et bien navigué. Un homme avec une pochette couleur amère et des fumées de cigarette commente le paysage de la baie du Huston. «Ils chargeront le bateau sur un rail pour le mener jusqu’au centre de la ville» devine-t-il, «et les invités ivres descendront en oubliant leurs fondamentaux partout à bord. Puis, dit-il en me plaignant, lâchés sauvagement dans New York, totalement mouillés, ils créeront le chaos en oubliant de se retourner sur le nom du navire qui les y a bienveillamment conduits».
Gagné par son amertume, pressé par l’horizon où les gratte-ciels remplacent peu à peu les goémons, cabine après cabine, j’annonce que je vais prendre une douche. Comme la porte de la salle de bain ne ferme pas, je préfère prévenir. Finalement tranquille, prêt à faire le point, mi-nu, mi le pied dans la baignoire, un grand blond qui n’avait pas écouté l'effet d'annonce ouvre la porte. Bien sûr, la situation cocasse le fait rire. Je le toise de mes fesses. Il ne sait pas qu’il est chez moi, que le paysage où il marche m’appartient, et que si je le veux, je n’ai qu’à enregistrer son visage pour élaborer une haine nouvelle.
Rameau, le 5 décembre 2009

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