Rue Saint Benoit

Un photogramme en printemps 2009.

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Rue Saint Benoit

Rue Saint Benoit

L’absurdité absolue des architectes des années 70 qui, en construisant cette immense tour octogonale et vitrée, s’étaient dit que d’y creuser un puits vertical dans toute la hauteur, sans mettre de barrière aux étages, pouvaient donner aux visiteurs l’impression du luxe plutôt que le moins étonnant des vertiges. Maintenant que la tour est piégée, nous devons tous sortir sans chuter dans le puits, c'est à dire tout doucement, presque sans courir. Une secrétaire empêtrée dans son tailleur et ses talons a glissé si proche du vide qu’elle reste agenouillée au sol sans oser bouger. Il se peut qu’en se levant elle tombe ; l’évaluation des distances et des forces rend cette hypothèse, quoique lointaine car il n’y a pas de vent, cependant envisageable. Une telle horreur l’accable tant qu’elle pleure sans oser tenter toutes ses autres chances de se lever et de s’éloigner du précipice.
Chaque étage mesure trois mètres, il y a 30 étages. Je préfère penser au son du cailloux qu’on laisse tomber plutôt qu’à la hauteur, pour éviter un second vertige des chiffres.
Nous descendons les escalators arrêtés avec Lue. Il y a peu de panique, mais une fois au rez-de-chaussée, le sentiment d’être saufs se mélange à l’étonnement de traverser une dévastation d’objets personnels. Ces objets ont été abandonnés par les centaines de pèlerins qui descendirent les escalators avant nous, jetés en urgence par le puits, et l’entassement et l’entrelacement ont dissuadé de leurs propriétaires de vouloir les reprendre.
Soudain je réalise que le Leica se trouve sans doute dans cet amoncellement impudique de limes à ongle et de parfums. J’essaie de ne penser d’abord qu’au film qui y restait, et qui est la seule véritable chose de valeur, mais les larmes m’envahissent et je pleure tout ce que j’ai, par lampées épaisses, jusqu’à ce que je réalise que je viens de faire avec l’appareil photo ce que font tous les jours des milliers de personnes avec leurs lunettes : j’avais simplement oublié que je le portais devant mes yeux pour voir la scène magnifique.
Marktsraße, 25 août 2009

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