Ferme les yeux, et fais-les disparaître. Wien

Ferme les yeux, et fais-les disparaître.

La nuit m’a dit que je me baignais sous une touffeur de saules, à un lac sur le chemin de la montagne. Certains de mes amis disparurent. J’en retrouvai d’autres, venus de Vienne. La suspicion me porta l’idée d’une conspiration plus vaste que ne le laissait penser la réclusion du lac. Nous avons décidé de fuir, ce qui força les kidnappeurs à nous pourchasser, donc à se faire voir. Je ne sais si nous devions prendre le fait qu’ils fussent des autochtones, des hommes de la montagne qui grimpent, qui courent et qui parlent avec les pierres, comme une bonne nouvelle.
Lorsqu’ils nous eurent tous attrapés, ils nous présentèrent à leur dieu, qui était une sorte de gallinacé éphémère et perpétuel, dont ils vénéraient l’acte de bouillir. Le Dieu se dépoitraillait et montrait ses os obscurs, parcourus par l’eau qu’il portait à ébullition, puis il projetait cette eau, probablement miraculeuse et divine, par le bec. Enfin, ses os fondaient sous l’effet de la vapeur et le Dieu mourait du simple fait d’avoir prouvé qu’il était Dieu, afin qu’on mît un nouveau gallinacé sur le laraire, à qui l’on promettait la mort s’il n’était pas le Dieu, en attendant qu’il condescende bientôt au dernier ébrouement.
Je dois prendre ma décision de partir vivre ou non pour San Francisco aujourd’hui. La nuit porte conseil mais, comme Jésus et les gauchos, elle parle toujours en parabole pour ne pas se compromettre.
Paris, le 24 juin 2008.

Allez, dis ! Katja-Anna Gruber Wien

Allez, dis !

Mon nouveau chat est blanc, minaud, aux yeux jaunes, petit, très féminin. Il marche et s’arrête sagement, et garde silencieusement le secret du nom de l’homme qui porte en lui le mal. Personne ne connaît cet homme, peut-être cet homme lui-même ne sait-il pas quelle tâche et quelle charge pèsent sur ses épaules, et quelle convoitise attise son nom. Comme chacun, en regardant mon chat éternel et silencieux, je conjecture. Afin de se cacher totalement, peut-être que le mal s’est incarné dans un homme vivable, ni trop doux, ni trop coléreux. Fatigué, afin qu’on cesse de le chasser, peut-être vivra-t-il à jamais dans des enveloppes comme celles-ci. Je le sais pas, mais mon chat le sait.
Il est si beau que je regrette qu’il ne soit pas entièrement une femme. Ses yeux surtout, ont des propriétés fantastiques qui le rendent incroyablement convoitable, et me portent l’angoisse de la perte et du vol. Il peut faire se rejoindre ses yeux en un large et unique regard, où se baladent ses pupilles. Alors que je joue dans le bassin avec des bateaux miniatures, lui se permet des expressions inédites et divines. Je crois parfois qu’il me parle, mais il ne me révèle rien par la parole.
Ensuite, je vois une femme courir sur un tapis de jogging, puis une forme rapide et vicieuse lui entrave les mains et une roue dentelée de la taille d’un sofa lui racle le crâne jusqu’à la mort. Cette image n’a aucun lien ni avec ma vie, ni avec rien que je connaisse. Je sais que c’est, contrairement au reste, un don de mon chat.
Rome, via dei Sabelli, le 25 octobre 2005

MuseumsQuartier Wien

MuseumsQuartier

Dans cette maison raisonnablement trop petite, nous vivons à quatre, Marie et ses deux enfants, Lucio et Robin, et moi. On respire mal, tout le monde voit tout, certaines choses du quotidien sont rationalisées, pour éviter les déchets ménagers.
Marie travaille tôt, elle se lève et s’habille, nous la regardons désespérés de dormir. Ses enfants sont plus dociles que moi ; je me plaints. Le pire moment arrive lorsque je dois absolument utiliser les toilettes. Je voudrais que personne n’entende les bruits, et lorsqu’il est trop tard je me cache sous une serviette en prétendant que ceux que je ne vois pas ne me voient pas.
Un autre moment, je trouve une bille étrange dans mon gros orteil, une sorte de cellule ronde et jaune avec un oeil foncé, qui se déplace d’elle même, sans suivre les mouvements du sang. Autour, des récifs de coraux qui s’ébrouent, des petites moussent qui jaunissent. Je ressens une inquiétude grandissante face à ce phénomène, mêlé de la volupté sadique qu’un acte de chirurgie est inévitable. Dans ce petit appartement serré, je sais que les aiguilles et le briquet ne sont déjà pas loin les uns des autres.
Manosque, le 10 août 2008

La mélodie du bonheur Wien

La mélodie du bonheur

Flûte, j’ai invité à la fois Hannah et Vanina à la même soirée. Plus une centaine d’autres personnes dont ma mère, mes cousins (que je n’ai jamais vu sous leur forme adulte) et les fantômes de mon enfance. Nous faisons une grande célébration dans le jardin tout à la fois de la maison de la petite rue Arnstein à Vienne et de ma tante Nelly, où il y a une cage dans le mur pour le chien, fermée par une porte verte. Hannah est plus petite, noircie par endroits seulement, son sang est corrompu, un peu mexicain.
- Quel dommage dit-elle, à l’époque où nous nous sommes rencontrés je t’aimais et tu m’aimais.
- Tu m’aimais ? dis-je étonné ?
Avec avidité, d’abord, je bois sa réponse, mais rapidement les phrases trop longues, à la forme passive et peuplées de métaphores qui la composent, avec des sujets inversés et un habille système de citations, me font comprendre, malgré le bruit des enfants, que ce ne peut pas être Hannah qui parle ; personne d’autre que mvd ne pourrait rêver aussi mal cette marionnette insondable.
Vienne, le 28 avril 2008

Das Schloß im Himmel Wien

Das Schloß im Himmel

Finalement, j’accepte de voir un psy pour ce petit problème. C’est une maison calme, plate, avec un jardinet à l’américaine devant et un chemin qui mène à la porte. Par la fenêtre on peut voir la salle d’attente. Dans la salle d’attente, il y a la porte de bois derrière laquelle se déroulent les consultations.
J’attends un peu, assis sur la banquette en moleskine marron, puis je m’ennuie et je décide de faire un tour dans le jardin. Je vois alors pas la fenêtre que la salle d’attente est en flammes. Je rentre en courant et je prends l’extincteur. Le feu est très vif, comme un feu d’alcool dans une poêle où on cuit des gambas. Très vif, très haut, mais très localisé. Il s’éteint facilement, mais je me rends compte que j’ai eu de la chance, parce qu’il a pris exactement à l’endroit où j’étais assis. Par suspicion, je vérifie mon caleçon, et je vois qu’il est un peu brûlé lui aussi.
De colère, je frappe à la porte de la psy, qui refuse d’ouvrir sous le vague prétexte d’une consultation en cours. Alors je vais au fond de la salle d’attente, je dégage la neige carbonique de dessus la banquette, je m'assieds une seconde, plein de conviction, je me relève aussi vite, j’ouvre la porte de la psy sans rien demander, et je la mets en face de son imprudence : la réaction physique qui se produit entre la banquette de moleskine et mon caleçon, et qui vient de recréer du feu dans sa salle d’attente.
Casa san pietro, 29 Août 2007

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