Salina

Une photo argentique parmi 512 autres dans le Souvenoir.

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Le nom des choses vous rattrapera ! Salina Pollara

Le nom des choses vous rattrapera !

Quelques-uns des invités de cette fête contre nature sont déjà arrivés : Blackstone, Miri, Anthony, d’autres gens que je ne connais pas, dont un monsieur très noir, Hannah et moi-même. Une certaine jeunesse étudiante dans cet appartement : nous mangeons à même la moquette, dans des assiettes en carton, une série de plats réchauffés et mauvais, et cela nous fait parler et nous lie. Je me rends compte le premier, je crois, que le jus d’orange a un goût, mais cela n’empêche personne de le descendre comme du vin.
Dans la petite chambre où sont mélangés les manteaux et les téléphones portables, Hannah se met à me parler. «Je suis crevette, mon chéri» dit-elle, avec une voix abandonnée. «Saleté d’animal sauvage qui ne baisserais jamais ta garde» pensé-je, «si tu te mets à me donner une chance, c’est qu’on nous a drogués». Doucement d’ailleurs, moi aussi, je vois les choses autrement. Dans la salle principale, Blackstone parvient à prendre la porte avant qu’on ne la referme avec des écrous. Sous le regard du personnage nègre, qui est sûrement le diable, tout le monde s’abandonne. De grands éclats de rire vaincus sont offerts à des étrangers absolus, je vois aussi une fille échevelé avec un tournevis tenter de percer le buste d’un homme. Rapidement, j’essaie de retrouver mon portable, mais il a été confisqué. Mes cartes de crédit, mon passeport; je suis retenu ici. Je me saisis du téléphone d’un autre et essaye de composer le numéro de Sylvain, à qui je donnerai l’adresse précise d’où je me trouve, et qui viendra me secourir; ces gestes je les accomplis avec un grand sourire distant, comme un automatisme de survie sans conviction. Avec ses gros doigts, Anthony, que tout cela semble amuser aussi, intercale dans le numéro que je tape sur le clavier d’autres numéros qui m’éloignent du salut. «Ne te rends-tu pas compte de ce qui se passe», lui dis-je, rigolant moi-même par ce que la drogue me fait imaginer de touffu, «le nom des choses vous rattrapera !». Mais, comme Hannah, tous, et Anthony qui m’abandonne, conspirent à simuler l’illusion de ma folie.
Paris, 3 novembre 2010

Salina des îles éoliennes Lue Salina

Salina des îles éoliennes

J’étais parti de Crotone, et, au bout de l’autoroute de la mort, j’attendais comme un enfant le ferry boat qui relie Villa San Giovani au port de Messine, avant de poursuivre par la côte. Entre Tore Faro et Villa San Giovani, que les géographes d’Ulysse appelaient monstrueusement Charybde et Scylla, je me suis baigné au front exact où se mitige la mer Ionniene à la mer Thyréneene. Au port de Messine étaient arrimés deux colosaux croiseurs. Malgré la disgrace du quadrillage infini des fenêtres et des loges, ils emplissaient autant l’imagination d’ailleurs, de voyages et de merveilles éparses que les vastes paysages des îles Eoliennes qu’ils cachaient, et que je rejoignis sans eux. A l’observatoire de Salina, sur les pentes volcaniques où pousse la Malvoisie, qui est le vin du diable, j’ai vu se coucher le soleil entre Filicudi et Alicudi. J’ai vu les vignes de Malfa et la plage coralienne de Rinella, ses grottes et ses barreaux. Je me souviens de la nuit sur la mer et du vent qui me soutenait. Je me souviens des routes à flanc de falaise qui suivirent. En bas l’eau qui brillait, l’air si chaud qu’en passant mon bras par-delà la décapotable, j’avais l’impression de m’enfoncer dans le sable en plein midi. Partout ailleurs c’étaient les collines, et sur chaque colline les maisons portaient une lanterne qui tissaient des guirlandes de maisons. Les lanternes des chapelles brillaient plus fort que les lanternes des maisons.
Mirco Naidon Cauda

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