Messina

Une photo argentique parmi 512 autres dans le Souvenoir.

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Tu es têtue, baleine Messina

Tu es têtue, baleine

Comme chaque nuit, rêve d’H. Cette nuit, le plus long que j’aie eu (avec l’espoir d’un solstice). Au terme de péripéties qui emportent plusieurs années d’université, des cours donnés par son père que je manque, des immeubles abandonnés que nous visitons avec Miriam et où nous retrouvons le passé d’H ainsi que des agriculteurs biologiques qui me vendent des pommes, et plusieurs longueurs de cheveux, nous aboutissons dans une calanque à sec à regarder refluer l’écume du port en mangeant des huitres. Comme avant, dans la veille, j’ouvre les huitres. H a les cheveux très courts, elle regarde l’horizon et refuse de me parler; elle ne me dira rien, et moi j’ouvre toutes les autres huitres.
Paris, 20 janvier 2011

Au point exact où la mer Tyrrhénienne rencontre la mer Ionienne Messina

Au point exact où la mer Tyrrhénienne rencontre la mer Ionienne

Je dois organiser, ce soir, un dîner à la rue Rameau. Les préparatifs se poursuivent positivement jusqu’à ce que, chez mon poissonnier, on essaie de me vendre plus de pièces que j’ai d’invités, ce qui me laisse avec l’obligation morale de refuser, et la tâche pénible de froisser quelqu’un à qui je vais bientôt devoir de l’argent. Sylvain abandonne, las de me voir incapable de choisir et se retire. Moi qui suis en retard je finis par quitter l’étal dans une espèce de brouillard éthique — je découvrirai plus tard dans le rêve que j’ai empoché le poisson malgré tout, sans être capable de me souvenir si j’ai ou si je n’ai pas réglé son prix.
Le rendez-vous de mes invités a été donné dans l’une des deux extrémités d’un pont magnifique qui enjambe la rivière Hudson. Lorsque j’ai achevé de traverser totalement le pont, je n’ai plus de doute sur le fait qu’une tempête se lève, qui secouera le pont, les extrémités et peut-être toute la ville et mes plans. Les vagues se sont d’ailleurs levées et elles se renversent devant mes pieds, le niveau général de la mer est amené jusqu’à la pointe des pylônes; parmi l’abattement fantastique du fleuve je prends une photo; mes invités me font signe là bas qu’il serait dangereux de rester sur le pont.
A l’abris de l’autre côté du pont, tous les invités sont rassemblés et prêts à ce que je les mène à la rue Rameau. Ils ne savent pas où se trouve la rue Rameau car ce sont originalement des amis d’Hannah. Je songe qu’Hannah n’est pas là. Petit chef, je les rassure en leur montrant que ce n’est pas la première fois que je mène une troupe parmi la nature adverse, et qu’il suffit de me suivre. Mais très vite, les premières dissonances font jour. Telle s’inquiète pour son enfant resté à la maison, tel doit être rejoint par tel autre, et comment feront-ils ? Du mieux que je peux, je tiens les esprits rassemblés et communs, mais la dissension l’emporte, notre groupe s’échevèle marche après marche, mystérieusement Fritz ne répond plus à son nom, Matze disparaît au milieu d’une phrase, impossible de savoir si nous nous éliminons entre nous de convoitise pour ma cuisine ou si nous sommes éliminés. Un homme se présentera à nous que je déclarerai suspect et que je déferai au corps à corps presque sans y penser, dans l’unique but de montrer à mes invités que je veille sur eux. C’est uniquement lorsqu’il disparaît en poussière en laissant dans ses cendres un harmonica, que je me rends compte que des forces plus grandes actionnent la panique du fleuve et qu’elles nous pourchâsseront jusqu’à démembrer notre groupe. Je suis prêt à les affronter, car cela fait un an que j’entraine mon corps et mon esprit à chasser les animaux sauvages, et cependant mes invités, sans un merci, continuent de se chamailler.
Comment n’avais-je pas réalisé auparavant qu’ils ne sont pas là pour moi, ni pour mon dinner, et d’ailleurs qu’ils ne savent pas pourquoi ils sont rassemblés. «Je ne peux rien faire de nous, leur dis-je, essoufflé par l’affrontement, si déjà et par vous-mêmes vous n’avez pas envie d’être avec moi.»
Pierrevert 12 août 2011

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