Hamburg

Une photo argentique parmi 512 autres dans le Souvenoir.

arrowprev
La confusion des mots mène à la confusion des choses Hamburg

La confusion des mots mène à la confusion des choses

Au croisement de l’avenue Gabriel Peri et de la longue avenue Terré, dans le Saint Gratien de mon enfance, le premier taxi qui vient m’amènera à Enghien-les-bains, en empruntant d’ailleurs l’avenue Terré en contre-sens.
La voiture est une longue Mercedes foncée décapotable, avec un par-brise ancien, très bas, ondulé, pratiquement dépoli, inutile, ornemental. Le chauffeur est un homme blond sûr de lui, qui m’entreprend rapidement. Parvenu devant la gare où j’ai mon rendez-vous, il connaît mon métier, mon affinité avec l’Italie, le parcours de mes vacances. Il ne me demande pas le prix de la course, ce qui m’embête. En voyant affiché 5,50, je sors mes billets têtus, dont il tire lui-même un de 5 et me rends une énigmatique pièce de 10 centimes, décidé à changer la devise de notre commerce, et me regarde la fourrer dans ma poche. « Ce n’est pas l’argent qui, compte» dis-je en lui montrant quelques euros différents, «ce sont les pièces et leur provenance». La presque sympathie de ma remarque, au moment où j’aurais dû quitter le véhicule, l’enhardit au point qu’il me demande mon adresse et mon numéro de téléphone. D’abord je n’ai pas de papier. Il me trouve un petit dictionnaire, un minuscule dictionnaire dont il passe la tranche d’une feuille au briquet avant de me la tendre avec un stylo, afin de pouvoir la retrouver plus tard et m’appeler. Ce plus tard finit de m’inquiéter, et la surface de papier est de toute manière trop petite. Ensuite, nous trouvons une feuille vierge. Comme souvent, je me sens suspecté de ne pas vouloir donner de portable. Mais que voulez-vous, si je n’en ai pas. Enfin je me résigne à lui laisser mon nom, mais les lettres que je voudrais écrire sortent modifiées du stylo, doublées ou triplées, corrompues, codifiées. Il verra certainement mes réticences, et de toute façon mon rendez-vous m’attend. Et puis je ne lui dois rien. Au mieux je reconnais que sa voiture m’intéressait. Pendant que je rassemble mon bric et mon broc déballés, le chauffeur m’embrasse tendrement dans le cou. « je crois que vous devriez cesser tout de suite» répété-je par deux fois. «Quoi ?» se surprend le chauffeur, «n’allez pas me dire que vous êtes docteur ?»
Manosque, le 10 août 2008

Hamburg Hamburg

Hamburg

Surtout depuis la généralisation du grondement dans le ciel, j’aimerais beaucoup ne pas rater mon bus, le 15, qui attend tous les jours dans le parking, et qui quitte ce trou. Avec la réduction de la fréquence de départ, c’est devenu ici comme au Sénégal, et beaucoup de monde souhaite prendre, chaque jour, l’unique moyen de rejoindre sa maison. En m’approchant du conducteur, qui a un gentil air de baba, je me rends compte que le bus est plus petit que je ne l'avais vu. Lorsqu’il s’excuse en italien de ne pas pouvoir me prendre dans sa wagonnette, je me rends compte de la puissance de l’auto-persuasion, et de mon désir si fort de me casser d’ici que je confonds un bus avec une wagonnette.
Je n’arrive pas à prendre comme un chance ce qui pourtant pourrait sauver ma journée : dans le terrain vague au loin, Anthony et toute sa bande se font un foot. Enfin toute sa bande, mais pas moi. Le simple fait de m’approcher lentement d’eux sous-entend mon exclusion initiale. Blackstone le sent et tente de me faire rire. Anthony, qui voit la rouille aux engrenages des coeurs, tire mes pieds jusque sur l’herbe périphérique, cale un coussin sous mes mains, qui soutiennent ma tête, rapproche une petite table de chevet, adoucit l’abat-jour rouge, et fait revivre la couverture en disant « pour te masser, je vais avoir besoin de poser mes fesses quelque part».
Je ne me sens pas moins exclu maintenant renvoyé dans le paysage de mon lit alors que tout le monde s’amuse sans moi, et (dans ma veille) tu aurais pu te le garder, le bruit de foret qui me parvient de chez les voisins.
Paris, le 7 octobre 2008

Plus d'images