Pour moi aussi c’est la nuit — cela n’est-il pas une consolation? Kevin Obsatz

Pour moi aussi c’est la nuit — cela n’est-il pas une consolation?

Les vecteurs du rendez-vous nous avaient été confiés de manière à ce que nous sachions exactement lorsque nous serions arrivés, sans que pour autant, tout le long du trajet, nous n’ayons une idée parfaite des paysages et du terrain où se déroulerait l’échange. Finalement, il s’agissait du point exact où le désert devenait la plage et la mer. De longs navires foncés avaient péri dans les bancs de sable, et ils étaient la seule note de noir parmi les ors des dunes et le bleu successif des vagues et du ciel. Mon compagnon et moi, qui avions marché dans l’angoisse, attendions désormais. Au bout d’un moment qui parut trop long, un homme portant une lance nous ramena dans les tourbillons nos pères, dont les jambes et les mains portaient les fers. Il les conduisit devant nous et nous pleurâmes devant leurs visages rendus. Leurs muscles étaient saisis par la lumière, la faim, la marche et quelques jeux de cirque avaient tendu leur chair. Leurs yeux étaient clairs et leur barbe arrêtait les raillements du sel et le fouet des vents. L’homme s’en alla (son visage calme me fit craindre que quelqu’un d’autre, ailleurs dans le monde, avaient reglé la somme de cet échange, et que nous ne pourrions jamais solder ce compte, où que nous chercherions ensemble et à jamais à le solder), et nos pères furent aussi libres que nous. La plage est une discontinuité imaginaire entre la mer et le désert, elle relie ce qui n’est pas séparé.
Paris, 3 février 2011
Ou : même parabole racontée par Rainer Maria Rilke : « mon ami, écoute une toute petite histoire. Deux âmes solitaires se rencontrent dans le monde. L’une de ces âmes fait entendre des plaintes et implore de l’étrangère une consolation. Et doucement l’étrangère se penche sur elle et murmure : pour moi aussi c’est la nuit. — Cela n’est-il pas une consolation ? »

Milan sous la neige Kevin Obsatz

Milan sous la neige

Le soir venu, en me couchant dans son lit, je trouve Hannah peu jolie. Ses yeux sont plus jeunes, et plus clairs, elle me semble prête à croire tout ce qu’on lui dira, je sens le fond de quelque chose en la regardant bien - tout cela est l’inverse de la vieille âme où elle loge. C’est la seconde fois que ceci se produit, et Hannah est la seule personne que mes rêves appauvrissent, comme si la plus intime de mes imaginations n’arrivait pas à la reproduire fidèlement.
Il y eut un baiser qui voulait dire bonne nuit. Puis elle se retourna, je songeai aux vers d’Aragon :
Je te touche et je vois ton corps et tu respiresCe ne sont plus les jours du vivre séparésC’est toi tu vas tu viens et je suis ton empirePour le meilleur et pour le pireEt jamais tu ne fus aussi lointaine à mon gré
Un instant je ne sais pas si c’est pour éviter le bras que j’étendais sur elle qu’elle s'était retournée, ou par esprit de liberté, sans penser à moi, comme un chat. Finalement elle prend mon bras pour s'en couvrir le corps, je sens sa main, comme le premier juin, sur le palier de la Martktstrasse au moment de nous quitter, toucher, et peut-être retenir, ou toucher pour laisser s’en aller, et rajeunir ma main déjà pleine d'un sommeil dru.
Paris, le 2 juillet 2008

Je vais acheter des cannoli à  la pâtisserie Sicilienne-Suisse Kevin Obsatz

Je vais acheter des cannoli à la pâtisserie Sicilienne-Suisse

Dans le restaurant où je suis bien décidé à manger mon repas tout seul, sans plus attendre qui que ce soit, un homme entre. Grand, un peu blond, très américain. Méritant. Etait dans l'armée, ou y est encore. Habitué au pouvoir et à chiquer des cigars importants. Il parle aux serveurs, car tout cela ne va pas du tout, les tables, l’organisation, le restaurant, et ça va devoir changer. D'ailleurs, on ne peut pas manger dans cette salle. Surtout pas avec les femmes (très blondes, très méritantes) qui l'accomgagnent, comme on accompagne un plat de résistance. Un peu gêné, le placeur réfléchit à ce qu'il va pouvoir faire. Moi que le pouvoir n'interesse que sous forme de secret, et qui voudrait manger en paix, je lui fais un signe bien entendu, qui recommande la salle du dessus, où de toute façon il n'y a jamais personne. Le placeur, dont le métier est de créer des clients, me fait comprendre ma bonne idée.Une dernière chose avant de monter. Les violonistes de notre étage vont s'entendre là haut, et il s’agirait de ne pas être dérangé, regardez le plafond, il est si fin. La salle entière s'impatiente du départ de l'américain, je le vois glisser un pour-boire énorme au groupe de musique pour qu'il s'arrête de jouer et je me dis que dans ce geste (payer contre la musique), il y a quelque chose d’héroique et de naïf.Rome, 29 Août 2007

Une nuit, chez Roberto, à  parler du poids des livres Kevin Obsatz

Une nuit, chez Roberto, à parler du poids des livres

Parce qu’il est de plus en plus difficile de trouver un bon tireur noir et blanc pour la photographie, j’ai dû me tourner vers un vieil homme grisonnant, assez doué et radotant. Seulement voilà, il se déplace partout à Paris sur un haut tracteur flottant, empruntant les canaux de la Seine, tournoyant pour éviter les autres tracteurs lorsque l’inertie les rapproche dangereusement, et ses longues planches contact, qu’il me livre souvent enroulées en tubes, lorsqu’il me les ouvre sur le tracteur, prennent l’encre et finissent entièrement remplies de bleu, si je les laisse sur le marche-pied trop longtemps.Rome, le 16 août 2007

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