Mais toi tu n'as jamais aimé tout ce que j'étais. Jessica Rosselet

Mais toi tu n'as jamais aimé tout ce que j'étais.

Je vois cette fille de dos, je vois ses jolis mollets ronds qui tournent comme les mollets de Lue. Je suis amusé, et je me sens plein de rire. Mais de l’autre côté des mollets, je vois un trou de souillon dans le collant, qui me ramène la pauvreté, une solitude faite de misère et de lente disparition, juste devant, si proche, et pourtant exclue de la tiédeur de l’amitié, qui est l’un des destins qui me hante, et que j’ai sans doute passé, par contamination, avec la salive ou l’amour ou l’humour. Mais pas mon Lue, pas mon Lue.Ca fait des mois que je n’a pas été plus proche de rêver de pleurer.Paris, le 18 décembre 2007

Elle portait à  sa cheville une périscélide rivée de disques d'argent Jessica Rosselet

Elle portait à sa cheville une périscélide rivée de disques d'argent

Un jour, une petite blonde s'appelait Oléna Demyane. Elle était Russe, vivait en Australie, faisait ses études en Angleterre, mais elle ne connaissait pas le mot "chassé-croisé". Nous nous chassâmes-croisâmes Place Saint-Germain, rue Guillaume Apollinaire, rue Saint Benoît, rue Jacob, rue des Saints Pères, sur le Pont du Carousel elle faillit tourner, elle m'a surpris sous le pavillon Trémoille puis aux Tuileries, et une nuit, dans la rue Saint-Roch, je l'ai portée dans mes bras.Avant qu'elle ne parte en voyage, nous avons passé des heures à l'herbe du Square Louvois, et là - autour de nous des enfants vendaient des billets pour la kermesse - elle dit "i worship the sun", je vénère le soleil ou j'adore le soleil (comme une adore une idole ou une image passée).Je ne l'ai plus revue, et pour la retrouver je devrais prendre l'avion qui fait perdre un jour entier, et qui fait arriver hier.

Beaucoup de gens meurent ces temps-ci (bis) Jessica Rosselet

Beaucoup de gens meurent ces temps-ci (bis)

Stéphane et moi sortons d'une réunion sèche (le contraire d'arosée, c'est à dire le matin, avant de manger, avec des vrais gens qui parlent). A la gare de Fups-sous-Verre, une femme fait la queue au guichet, et la machine à tickets est grande ouverte,  avec un écran bleu Windows dessus. Nous faisons la queue aussi.Sans vraiment le vouloir, nous entendons la discussion qui se termine avec le guichetier, un homme bourru et un peu lourd de terre. Cela ne nous frappe pas de prime abord, mais la dame parle un peu fort, comme si elle voulait que nous l'entendions, où si elle avait abandonné cette forme de socialité qui amènent les urbains à collaborer à l'illusion de leur propre absence. Elle dit "donc je dois aller là, à droite, pour me faire rembourser, c'est ça ? Je dois aller là ?". Peut-être parce que nous sentons de la nervosité, nous commençons par croire que la femme rigole. Elle s'écarte du guichet et s'avance vers la porte de verre qu'on lui avait indiquée, mais la porte ne s'ouvre pas. De l'autre côté, quatre ou cinq personnes, dont un employé de la SNCF font semblant de ne pas la voir.La femme dit "c'est fermé pour que je m'énerve, c'est ça ? C'est fermé pour que je pète la vitre ?" puis elle répète "c'est fermé pour que je craque ?". Nous comprenons le drame. J'essaie d'interpeler le guichetier des yeux, pour lui demander d'agir, mais ne trouve pas ses yeux, alors qu'ils doivent bien être quelque part sur sa tête. Stéphane adresse deux mots dédramatisants à la femme, il dit "ne vous inquiétez pas, ils vont trouver une solution". Je cherche d'autres yeux de l'autre côté de la porte de verre, mais je n'en trouve pas non plus. Le guichetier bourru, qui l'avait dirigée vers la porte de verre, remarque finalement que "oui, c'est fermé, c'est le midi, il ouvrira dans une heure". La femme répète "vous voulez que je craque ?" et elle plisse ses jolis yeux derrière ses larmes, vascille et se laisse tomber au sol, à genoux. Elle dit "je veux juste me faire rembourser ce billet, j'ai 40 de fièvre, je veux juste me faire rembourser et rentrer chez moi". Nous sommes tétanisés. Elle se relève lentement, en appuyant sa main contre la gare (contre l'édifice, contre toute la solidité de la gare), et nous regarde en disant, pas en se justifiant, en disant : "mon ami est mort hier dans un accident d'avion, j'ai 40 de fièvre, je veux juste me faire rembourser". Et cette chose étrange : "je dois me lever dans une heure", comme si elle rêvait, ou comme si elle était déjà revenue à son lit et que tout ceci était un rêve pénible. Personne n'a bougé. Je suppose que les quatre ou cinq personnes qui étaient derrière la porte de verre y sont encore. Le guichetier n'a rien fait sinon nous servir nos billets. Pendant un court instant, je me suis dit que je devrais lui prendre la tête et la serrer dans mes bras. Je n'aurais rien pu faire pour elle, enfin pour son ticket, mais je suppose que ce ticket n'a aucune importance et qu'une épaule tiède lui aurait suffit, mais je n'ai pas bougé, comme si le fait de s'investir un peu (d'investir son corps et un peu d'amour) était une chose difficile. Je pensais au service public, je pensais que si quelqu'un avait fait quelque chose, la solidarité se serait mise en route, et parce que personne ne faisait rien, la solidarité se défaisait. Je pensais que la vitre qui nous séparait du guichetier nous avait appris à nous séparer de cette femme, et que si la SNCF ne prenait pas à coeur les femmes aux genoux au sol, notre aide serait aussi une fronde contre l'institution. Dans les villes et les routes, les chemins de ferraille, les canaux, les acqueducs, les rues de traverse, la foule liquide, j'ai pensé que j'avais appris qu'un visage valait un autre visage, et que celui-ci pouvait disparaître et ne jamais revenir, que mon épaule ne servirait à rien.Nous sommes montés dans le train et je me suis mis dans le sens inverse de la marche, pour regarder partir le paysage et sentir que ce lieu était quelque part, que cette femme était quelque part, et que je n'allais pas ailleurs : que je m'en éloignais.

Godot ? Jessica Rosselet

Godot ?

Il y a ce tour, le tour peut-être le plus fameux de la littérature, plus fameux que celui joué par Ulysse au Cyclope Polyphème. Le Cyclope était entré dans la grotte où se réfugiaient Ulysse et ses compagnons et il avait mangé plusieurs hommes. Ulysse lui parle avec bravoure et aussi de l'effronterie, puisqu'il lui propose du vin après la viande humaine qu'il a mangé. Il s'agit bien sûr de ses compagnons. Le Cyclope lui demande son nom et, tout le monde a entendu cette histoire, Ulysse répond "mon nom le plus connu, c'est personne". Et bien ce tour qu'Ulysse joue au Cyclope est beaucoup moins beau que celui d'Abraham (Gen.18.24), parce qu'Abraham jour un tour à Dieu lui même, qui est plus difficile à berner qu'un géant avec un seul oeil.Dieu révèle à Abraham qu'il va détruire Sodome. Il dit "le cri contre Sodome et Gomorrhe s'est accru, et leur péché est énorme". L'intercession d'Abraham en faveur de Sodome est un dialogue avec Dieu au cours duquel Abraham dit qu'il y a peut-être cinquante justes dans la ville, et que détruire les justes parmi les pêcheurs est une manière d'agir qui est "loin de toi", qui n'est pas dans les habitudes de Dieu. L'Eternel le concède. Pour cinquante justes, il ne détruira pas la ville. Ici commence une série de négociations sur le nombre de justes au dessus duquel l'Eternel épargnera la ville. Abraham parvient à obtenir le nombre de 10, en étant parti de 50 et même s'il retourne humblement dans sa demeure, le lecteur sait qu'il s'est bien joué de Dieu.Les justes de Sodome sont une métaphore très ancienne et assez répandue, qui parle les puissances cachées qui animent toutes choses et qui ne nous seront jamais révélées. Max Brod apporte une variation sur cette métaphore. Dans le Talmud, il est question des 36 justes qui accueillent la présence divine. Si un seul de ces 36 hommes venait à manquer, le monde se terminerait. En Hébreu, trente se dit lamed et vav veut dire 6. On les appelle ainsi les Lamed-vav Tzadikim, les 36 personnes. Ils ne se connaissent pas, ils ne savent rien du chiffre 36, et si l'un d'eux venait à apprendre qu'il est l'un des 36 justes, la tradition dit qu'il mourrait et qu'un autre viendrait prendre sa place. Il existe une manière de savoir qu'un homme n'est pas l'un des 36 justes. Lorsque vous entendez quelqu'un dire qu'il est l'un des 36 justes, il est presque certain qu'il n'en n'est pas un.Les justes sont aussi appelés les Nistarim, ceux qui sont cachés, parce qu'on ne les verra jamais, et qu'ils peuvent être n'importe qui. Borges mourrait cinq ans après avoir écrit ce poème, qui s'intitule Les justes :Un homme qui cultive son jardin, comme le souhaitait Voltaire.Celui qui est reconnaissant à la musique d'exister.Celui qui découvre avec bonheur une étymologie.Deux employés qui dans un café du Sud jouent une modeste partie d'échecs.Le céramiste qui médite un couleur et une forme.Le typographe qui compose bien cette page, qui peut-être ne lui plaît pas.Une femme et un homme qui lisent les derniers tercets d'un certain chant.Celui qui caresse un animal endormi.Celui qui justifie ou cherche à justifier le mal qu'on lui fait.Celui qui est reconnaissant à Stevenson d'exister.Celui qui préfèrent que les autres aient raison.Tous ceux-là, qui s'ignorent, sauvent le monde.

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