Ce n'est pas à toi personnellement que les océans en veulent Astrid Karlsson Paris

Ce n'est pas à toi personnellement que les océans en veulent

Grande pièce centrale d’une maison plus vaste aux murs de bois, dont la hauteur sous plafond fait perdre de vue les cornes et les dents des têtes de cerfs empaillés au plafond. Par les fenêtres qui donnent sur la mer, nous voyons d’innombrables petites tornades se jeter sur nous comme une armée. La maison tiendra, mais que n’ira pas ensuite inventer le destin pour nous mettre à l’épreuve. Vient alors une sorte de grand arc électrique qui relie deux nuages immenses. L’arc pénètre les murs et me cisaille la nuque. Une vague oblique dont je peine à déterminer la taille réelle monte déjà en diagonale sur les fenêtres. La maison n’est plus sûre, il faut soit partir de suite en ouvrant la fenêtre et l’inonder graduellement, soit attendre que l’eau ait possédé tout le paysage, ouvrir la fenêtre d’un coup, résister au courant qui voudra combler toutes les pièces et nager contre les forces du monde rassemblées.
Je prends Ice dans mes bras, parce qu’elle est toute petite, et m’échappe d’une de ces deux manières. Devant nous court un immense escalier de pierre, qui mène à un temple dont les hauteurs nous préserveront de la catastrophe. Ou peut-être n’est-il pas nécessaire de grimper tout en haut et les océans fâchés en avaient-il uniquement après la maison, dont le ravage nourrira leur secret besoin de sérénité.
Rêvé à Paris, le 23 février 2012

Le tiède et le dehors Astrid Karlsson Paris

Le tiède et le dehors

J’ai rêvé que tu étais si petite dans mes bras. Chez moi était un hôtel chaleureux, de montagne, fait en bois comme le chalet Felizaz qui m’est refusé au jour de l’an. Ma mère mange de hautes tartes au fromage encaissées dans des pots de fer. Au tournant de l’étroit escalier qui mène au premier étage il y a bibelot qui va se casser la gueule, c’est certain, à force de grimpées joyeuses.
Nous, nous étions dehors, au Palais Royal, je te portais dans mes bras. Nous venions de nous rencontrer, nous étions les bons. Je voulus avancer parmi les arbres, mais tu me dis de revenir quelques pas en arrière, sous le péristyle Montpensier où il fait plus sombre. Je tenais tes seins d’enfant dans mes mains, par dessous ton tissu pour nous réchauffer.
Puis tu t’es mise à courir et la pluie est tombée. Je t’ai suivie rue de Richelieu, j’ai bien cru te perdre des yeux, mais nous jouions. Nous nous sommes retrouvés à l’hôtel de bois, tu avais les traits d’un petit garçon que j’ai connu et qui a grandit d’un seul coup.
Rêvé à Paris, le 16 décembre 2007

This is the way the world ends Astrid Karlsson Rue Rameau

This is the way the world ends

Cauchemar, intervenu au milieu de la nuit, que j’ai lutté pour retenir, et y ai partiellement échoué.
Quelqu’un tient dans sa main l’extrémité du nœud coulant qui cercle ma gorge. Mais pourquoi est-ce que je pense que c’est Borges ? J’essaie de passer le bout de mes doigts entre la ligne et ma peau, mais l’espace se rétrécit. C’est une menace constante qui presse sur le fil de ma vie.
Sitôt que le dieu s’endort, je tente de faire couler la corde loin de mon cou, mais l’ébrouement du lit où je suis allongé l'alerte comme l'araignée et un temps il ne fait rien dans le noir — mais je sais que cela le réveille et qu'il me regarde chercher vainement un peu de longueur pour extraire ma tête du sévice. J’abandonne, me rendors, recommence (à ce moment précis il y a une litanie, une chanson composée de mots simples ; peut-être la clef du cadenas où le fil de la pelote. Je l'ai sue, je l'ai tournée derrière mon front, puis je l'ai oubliée).
Dehors il fait froid ; mes gigotements et la poigne ferme du dieu autour de la corde réchauffent l’air sous la couette. Il dort avec moi, juste là, je suis sa cuiller.
Rêve. Rue Rameau, le 12 février 2012

Il n’y a pas de bon moment choisi pour quitter quelqu’un. Partir est une sorte de décision  que l’on prend dans un accès de lucide courage, clair et tranchant, comme le Föhn, un vent d’ombre de la pluie qui, en Bavière, descend des montagnes et rend un peu fou et soudainement libre. Il y a des meilleures façons de quitter quelqu’un, mais au moment où cela se produit (qui peut être multiple, qui peut durer des années), nous vient l’obsession de la justice. C’est l’idée de la justice qui nous empêche de partir. Tu ne mérites pas que je te fasses du mal ; tu ne m’en as jamais fait, et malgré tout je t’aime (on aime de nouveau la personne que l’on songe laisser). Ce n’est pas juste que je doive te faire souffrir. C'est innacceptable qu'alors que je suis encore avec toi, je doive te faire autant de mal ; je voudrais t'avoir déjà quitté ; si je t'avais déjà quitté, cela serait moins dur de te quitter. Le départ est un moment de crète où il faudrait déjà être qui nous serons demain matin (on se quitte souvent le soir), c'est un acte de pure foi.
Et il arrive qu’au lieu de partir pour être fidèle à soi-même, on reste contre l’idée de souiller, dans un acte injuste, un amour qui est déjà différent, une promesse qui est ancienne et précieuse, la personne que nous voulons être à l’avenir et qui est en train de s’écrire.
Catherine Françoise Dandrieux : «quand on est amoureux de quelqu’un, il faut apprendre aussi à lui faire du mal, parce que cela va arriver, et à ce moment-là aussi il faudra être là».
T.S. Eliot : This is the way the world ends Not with a bang but a whimper.

Dans le Palatino le coeur jeune Astrid Karlsson Palatino

Dans le Palatino le coeur jeune

«Je ne sais pas», répondis-je, «sans doute que j’ai trop raconté cette histoire, et que je me souviens plus facilement des moments où je l’ai racontée que de ce qui s’est passé réellement».
L’autre qui marchait avec moi ne répondit pas, mais parce que je le connaissais bien, ou parce que je lui avais déjà dit cette phrase, je sus ce qu’il pensait. Nous marchammes en silence dans les rues de Paris jusqu’à ce qu’à un croisement mon regard soit attiré par de petits éclats brillants. Je m’accroupis et trouvai au sol trois lumineux objectifs pour Leica. Je les reconnus instantanément : il y avait un 35 et deux 50, des modèles des années soixante, dont l’un était rétractile. D’un coup d’oeil optimiste, je cherchai qui aurait pu les faire tomber, mais ne trouvai personne de possible. Mon regard appuya un instant le dos d’un homme à lunettes, qui était accompagné d’une femme. Il se retourna soudainement, je vis le gros appareil Canon à sa ceinture et il vit les objectifs que je protegeais dans mes mains et ma position encore accroupie. Il s’approcha de moi sans me demander si je les avais trouvé par terre, mesurant que, tant que je ne m’étais pas relevé, je n’oserais pas lui demander de preuves que ces objectifs lui appartenaient réellement, et qu’il pourrait tout obtenir au culot. L’homme fouilla mes mains et tira le 35mm, le plus beau de tous. Je n’osai pas lui demander de preuves, et le culot lui obtint tout. C’est à peine si je lançai à son dos qui s’éloignait «mais vous utilisez un Leica au moins» ? Il savait comme moi que des milliers de francs venaient de sortir du sol, et que ce que je n’avais pas eu le temps de m’approprier pouvait encore passer de main en main, que ce qui n’est pas encore à moi est à tout le monde.
En partant par le bus, Je me mis à songer à cette leçon ; que l’on pouvait se faire dérober d’une robe sans que cela ait la brusquerie d’un vol : il suffisait de ne l’avoir jamais porté, la disparition serait alors une chose assez douce.
Par la fenêtre vint le visage d’une jolie fille en bicyclette que je pris en photo, et nous nous saluâmes chacun de s’être donnés à voir, elle qui jouait le jeu de la joliesse, et moi qui lui avouait qu’elle me plaisait en ajoutant au monde une photo respectueuse.

I blindhet och oro på väg till ett mirakel, medan jag osynligt förblir stående Astrid Karlsson Paris

I blindhet och oro på väg till ett mirakel, medan jag osynligt förblir stående

At times my life suddenly opens its eyes in the dark.A feeling of masses of people pushing blindlythrough the streets, excitedly, toward some miracle,while I remain here and no one sees me.
It is like the child who falls asleep in terrorlistening to the heavy thumps of his heart.For a long, long time till morning puts his light in the locksand the doors of darkness open.
Tomas Transrtömer, Kyrie

Astrid Ice Viktoria Karlsson Astrid Karlsson Paris Juveniles

Astrid Ice Viktoria Karlsson

Quelques minutes plus tard, rêve d’Ice. Alors qu’elle s’apprête à s’endormir dans une sorte de grenier où d’autres ont dû se réfugier, je vois que la fuite d’eau de mon plafond, qui irrigue déjà le lit, laisse maintenant passer du sable. Il est possible que malgré tous les échafaudages, cette partie de ma chambre s’effondre. Je cours vers le grenier pour en parler à Ice, qui s’étonne que je sois plus touché par le grand écroulement de la rue Rameau que par le fait que ce soit celle-ci l’une des dernières nuits qu’elle passe à Paris.
Paris, 20 janvier 2011

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