Lue Bleylhine dans la Villa Ada

Un photogramme de Lue en automne 2008.

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Lue Bleylhine dans la Villa Ada Lue

Lue Bleylhine dans la Villa Ada

Dans la réception de cet hôtel inquiétant de grandeur, tout le monde parle italien. Moi aussi je parle italien, cependant Lue et moi parlons français entre nous, et cette langue, qui est ma langue maternelle, où je me sens chez moi, et qui devrait nous rapprocher comme on se sent bien chez soi lorsqu’il pleut sur la rue, me ravit le sentiment libérateur de jouer à l’étranger.
Dans une page de magazine, tourné négligemment par la fille d'un touriste Français, Lue voit un encart sur elle, sur son histoire. Elle arrête la page avec son doigt, remonte les pages passées et tourne le magazine en son sens. «Que pensez-vous faire ?», lui demande le Français, qui croyait que le magazine lui appartenait. «Mais c’est moi, c’est à moi» répond Lue, en pliant puis en coupant l’article, fièrement et inconséquemment. J’aimerais être ailleurs, mais Lue qui se met à pleurer m’implique dans cette histoire, la fille du Français me demande comment je peux laisser faire ça, le Français arrache son magazine et reprend la feuille découpée. S’en allant tous les deux, je leur vois un air certain, un peu stupide, de propriétaires.
Il est évident que ni ma conscience, ni la rumeur ne me laissera en paix que je n’ai réglé cette histoire. Je prends le train du Français jusqu’au bar, où je demande à une serveuse bien vieillissante et passée de blondeur deux bons Caol Ila bien gras, pour faire la paix dans la tourbe. «Ce sont des scotchs de l’ile d’Islay», ajouté-je en au regard épais de la serveur, tout en lui souriant. Dans un anglais insulaire elle me répond qu’elle le savait, parce qu’elle a grandi là-bas, ou je ne sais quelle coïncidence bien malheureuse pour mon air prétentieux. Elle est de ces femmes qui se plient dans les sacs, et dont les pliures gâchent définitivement, injustement, presque par principe de vie, n’importe quelle relation à venir. Elle refuse d’ailleurs de me laisser prendre quoi que ce soit à son bar. Je ne peux rien acheter pour faire la paix avec le Français outragé, à cause de la susceptibilité d’une serveuse. Peut-être faut-il faire avec les gens chez qui nous vivons.
Une dernière fois, en essayant de la convaincre que je suis quelqu’un de bien, dont seule une bonne intention a provoqué une malheureuse rencontre, elle finit par me prendre à part, profite que mes lèvres soient asséchées, que ma gorge soit raclée par la toux, et sans compassion, avec une voix reliée, révélatrice, achève de me retirer toute joie en disant «tu sais, je te connais bien. Je sais bien qui tu es. Je connais des choses sur ta vie que toi-même tu auras oubliées, et si tu les nies, c’est que tu les auras oubliées.»
Rome, le 2 novembre 2008

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