La tombe fleurie de mon padre, et l'océan indien

Un photogramme pris à La Réunion en hiver 2009.

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La tombe fleurie de mon padre, et l'océan indien La Réunion

La tombe fleurie de mon padre, et l'océan indien

Nous parvenons, Hannah et moi, à cette petite ville qui est mon enfance, Saint Gratien, où dans le flan du Forum une allée mène au magasin de musique. Je dois me racheter des cordes pour ma nouvelle guitare, que j’aime parce qu’elle remplace assez maladroitement l’autre que j’ai donnée, et par cette imperfection me rappelle la justesse du don, qui rapproche et sépare.
«Posons notre vélib ici», dis-je à Hannah, en lui montrant une borne. «Je ne sais pas trop» se méfie-t-elle, «parce que peut-être que plus loin, ou plus tard sur le chemin...» puis elle entremêle de nombreuses rationalités qui se court-circuitent et se disputent au lieu de poser le vélo.
D’abord, le magasin n’existe plus. La lignée des rideaux baissés témoigne d’une pauvreté soudaine qui l’aurait emporté, ou, pire pensai-je, d’une pauvreté plus ancienne, qui aurait parvenu jusque tout récemment à nous faire croire qu’elle était vaincue. Ensuite je retrouve la bonne vitrine, qui était plus enfoncée dans l’allée que je ne m’en souvenais. Cependant toutes les guitares en ont disparu et les murs sont placardés de contre-plaqué, comme si la fermeture des lieux n’était que partie remise. Enfin, parvenu au comptoir, je réalise qu’une autre salle en contrebas abritait une luxuriance secrète de jeunes gens, venus écouter un concert important. Le vendeur finira par essayer de nous vendre la machine révolutionnaire avec laquelle il pouvait décomposer et recomposer les oeufs à la coque. « Ca marche tellement bien» dit-t-il en circonvolutionnant le lieu des yeux «que nous pouvons nous diversifier dans les objets étonnants ». Les choses étrangères, me semble-t-il, ont une vie propre et profonde et timide.
Hier, je rencontrai pour la première fois Tante Janine, la soeur de mon père, et les nombreux cousins, dont, en m'approchant doucement, je verrai la beauté. Dans quelques jours, je porterai sur mes épaules l'urne que j'ai déjà porté jusque cette ile de l'océan indien (et qui est son ile) mon père. Nous le poserons dans un petit cimetière fleuri d'où en silence on entend la marée.
Saint Gilles, samedi 9 janvier 2010

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