La procrastination

Un photogramme en printemps 2010.

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La procrastination

La procrastination

Il existe une chambre à Munich si visitée qu’il faudra la reconfigurer bientôt en appartement, afin d’y adjoindre un préau, des cours pavées, des granges, un hémicycle, des contre-cours et une herse principale. Lorsque j’entre, avec un ami, dans la plus petite configuration, nous discutons de ce que nous allons faire ce soir. Je lui ai promis de lui faire visiter la ville, qui s’étend au-delà des limites de l’appartement. Quelque chose que j’avais précédemment promis à quelqu’un d’autre rode, mais ne se révèle pas. «Nous sommes lundi, pensais-je. Quel engagement pourrais-je bien avoir pris ?». En déambulant entre les murs qui s’écartent et les pièces déjà peuplées, je me souviens qu’Hannah avait promis elle aussi de me voir ce soir. Nous devions nous rappeler. Ce coup de téléphone devient ma priorité absolue, je dois d’ailleurs créer aussi vite que possible les conditions d’intimité qui lui permettront d’exister : virer tous ces gens. Mais les herses sont ouvertes, et parce que la petite ferme possède déjà plusieurs hangars et des petites places avec des fontaines, les badauds passent leurs têtes si jolies et viennent s’asseoir sur les marches de pierre. Je redouble d’effort pour demander gentiment à chacun de partir. Il y a des vieux, des jeunes, c’est difficile de contenir les enfants ; je promets tout un tas de choses, et la dette se creuse à chaque nouvelle vague de visiteurs. Les fondations d’un petit panthéon sont faites de glace et certains curieux sont coulés dedans, je ne sais pas comment je vais les en déloger. Finalement la nuit tombe. Je n’ai pas encore annoncé à mon ami qu’il se retrouvera tout seul ce soir, par contre, je suis parvenu à ne pas appeler Hannah du tout. Je m’assois sous le lampadaire multicolore d’une des maisons qui ravivent le village. Un homme s’assoit à mes côtés pour regarder le ciel ; je me sens moins dégouté par son aspect rustre et paysan que parce qu’il déborde de mon plan. «C’est une propriété privée» lui-dis je. «Moi aussi, j’habite ici» me répond l’homme, en regardant la guirlande des lampadaires multicolores qui se confond avec les étoiles ; Munich là-bas, par delà la circonférence intraversable de mon appartement, est comme éteinte, et moi, comme les plans cadastraux et le compte de mes concitoyens n’ont pas été épargnés par l’oubli, je ne lui réponds pas. Je me demande par contre quelle forme possède la clef qui ouvre la porte de cet appartement insatiable, dont les frontières ont reconduit Munich vers la forêt noire, et les mythes inassouvis.
Paris le 14 mars 2011

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