La perspective cavalière

Un photogramme pris à Paris en hiver 2010.

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La perspective cavalière Paris

La perspective cavalière

Des amis appuient mon cas auprès du colocataire qui, si la patrone de maison accepte, partagera cette chambre à Barcelone, dans une grande pension où je vivrai, loin de Paris. Moi, je compte les meubles, les éraflures, je caresse les draps et les plinthes le coeur dévoué à un autre lieu. Heureusement, j’ai des amis doués pour la négociation.
En sortant de la chambre, je traverse le couloir d’un air victorieux; ça y est, c’est chez moi. Avec un petit blond qui disparait derrière une porte (et ne l’ouvrira plus) j’ai sans doute fait mon collège. Je crois que nous avons une salle de vélo, et des fausses cabanes de bois décorent les pissotières, et essaient d’être en vente. Au goulot d’étranglement du couloir, je laisse passer galamment la patrone, qui lit en ce geste la confirmation de son du bon goût de m’avoir acceuilli ici. Je remonte le portar del angel grisé par l’orgueil. C’est à peine si je songe que j’ai désormais une chambre à l’année dans un pays étranger, où peut-être je pourrai faire ma thèse, mais qui m’éloignera des choses qui ont été ardues à établir et ne survivront pas seules (comme l’amour) au voyage de leur initiateur...
Vétu de mon costume blanc, je m’achemine vers la cérémonie de bienvenue. Je ne réalise qu’en m’en souvenant maintenant que les vieux qui dansaient dans les allées de la salle communale, alors que je cherchais déseperement à comprendre le placement des tables, étaient sans doute les parents des autres colocataires. Cependant je disposais d’un indice. Sur la dernière chaise, à l’angle de coupure d’une rangée, mon père, dont les visites sont toujours aussi ponctuelles, patiente en silence. Il me regarde sans rien ressentir, comme une image. Son front, ses yeux, sa statue, sa tenue, sont précis comme une gravure à l’eau forte. Mais je sais que tu es mort, mon père, et tu dois le savoir toi aussi, même si tu ne me le dis pas, ou mystérieusement me le dis par l’unique fait que, selon les perspectives, ta tête ne s’aligne plus avec ton corps, et tu es un assemblage cavalier : juste d’un certain point de vue, dénoncé par tous les autres.
Piazza de renzi, 13 août 2010

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