La grande évasion

Un photogramme pris à Wien Schönbrunn en hiver 2008.

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La grande évasion Wien Schönbrunn

La grande évasion

Je ne sais pas combien de temps il me reste avant qu’ils ne se rendent compte de mon imposture ici, dans la cour intérieure de la Mairie, qui donne sur le Zocalo de Mexico, mais je sais que ce temps est très peu. Pour ne pas accélérer encore sa diminution, j’essaie d’agir le plus banalement possible, et je rajoute des gestes qui seraient inutiles ou suicidaires au fuyard que je suis. Je tire de l’eau d’une petite fontaine, puis je me dirige lentement vers la porte de sortie.
De l’autre côté du chambranle, je tombe sur une poignée de gens très hauts, bien habillés, des touristes importants ou des hauts fonctionnaires. Pour ne surtout pas dissoudre absolument ma crédibilité, je leur fais comprendre qu’ils n’ont sûrement pas grand chose à faire ici, que je suis du dedans, et qu’ils sont du dehors, et je ferme la porte derrière moi. Maintenant, s’éloigner lentement.
Au bout de cent mètres, en plein milieu du Zocalo, un policier crie en ma direction. Flûte, le sac de sucre ou de farine que je traînais a laissé une trace blanche qui remonte directement de la mairie à mes pieds. Pour montrer la grandeur de ma bonne foi, je glisse le sac dans une poubelle ; bien sûr je viendrai nettoyer le reste personnellement.
Mais le policier, toujours en criant, me dépasse et je comprends, lorsque je vois un homme au loin autour duquel l’agitation grandit, que ce n’est pas après moi que la police en a, et que le danger est peut-être plus gros que la capture et la milice mexicaine. Les touristes s’écartent de l’homme en courant, les forces de police foncent sur lui et s’arrêtent à distance de vue. Il est évident qu’il est enrobé de bombes. Il porte aussi un revolver qui brille violemment.
Une première détonation ne parvient pas à le tuer, mais soulève un nuage de poussière. Je saisis instantanément l’importance de l’événement. Le Leica s’apprête à tirer, je cherche un peu plus la gauche, la ligne la plus droite de moi à lui. Brusquement me revient cette évidence militaire : la ligne la plus droite de moi à lui est aussi la ligne la plus droite de lui à moi. Il tire. Mais nous étions si éloignés que la distance a ralenti la balle. Je la retrouve écrasée sur ma poitrine, enfoncée d’un demi centimètre autour d’une arrogante perle de sang.
Vienne, le 3 avril 2008

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