Dans le Palatino le coeur jeune

Un photogramme de Astrid Karlsson pris à Palatino en hiver 2011.

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Dans le Palatino le coeur jeune Astrid Karlsson Palatino

Dans le Palatino le coeur jeune

«Je ne sais pas», répondis-je, «sans doute que j’ai trop raconté cette histoire, et que je me souviens plus facilement des moments où je l’ai racontée que de ce qui s’est passé réellement».
L’autre qui marchait avec moi ne répondit pas, mais parce que je le connaissais bien, ou parce que je lui avais déjà dit cette phrase, je sus ce qu’il pensait. Nous marchammes en silence dans les rues de Paris jusqu’à ce qu’à un croisement mon regard soit attiré par de petits éclats brillants. Je m’accroupis et trouvai au sol trois lumineux objectifs pour Leica. Je les reconnus instantanément : il y avait un 35 et deux 50, des modèles des années soixante, dont l’un était rétractile. D’un coup d’oeil optimiste, je cherchai qui aurait pu les faire tomber, mais ne trouvai personne de possible. Mon regard appuya un instant le dos d’un homme à lunettes, qui était accompagné d’une femme. Il se retourna soudainement, je vis le gros appareil Canon à sa ceinture et il vit les objectifs que je protegeais dans mes mains et ma position encore accroupie. Il s’approcha de moi sans me demander si je les avais trouvé par terre, mesurant que, tant que je ne m’étais pas relevé, je n’oserais pas lui demander de preuves que ces objectifs lui appartenaient réellement, et qu’il pourrait tout obtenir au culot. L’homme fouilla mes mains et tira le 35mm, le plus beau de tous. Je n’osai pas lui demander de preuves, et le culot lui obtint tout. C’est à peine si je lançai à son dos qui s’éloignait «mais vous utilisez un Leica au moins» ? Il savait comme moi que des milliers de francs venaient de sortir du sol, et que ce que je n’avais pas eu le temps de m’approprier pouvait encore passer de main en main, que ce qui n’est pas encore à moi est à tout le monde.
En partant par le bus, Je me mis à songer à cette leçon ; que l’on pouvait se faire dérober d’une robe sans que cela ait la brusquerie d’un vol : il suffisait de ne l’avoir jamais porté, la disparition serait alors une chose assez douce.
Par la fenêtre vint le visage d’une jolie fille en bicyclette que je pris en photo, et nous nous saluâmes chacun de s’être donnés à voir, elle qui jouait le jeu de la joliesse, et moi qui lui avouait qu’elle me plaisait en ajoutant au monde une photo respectueuse.

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