Chantal Tomass

Un photogramme de Jessica Rosselet en été 2005.

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Chantal Tomass Jessica Rosselet

Chantal Tomass

Plume.« D’accord », il lui dit, « mais montre-moi d’abords tes gambettes ». Elle remettait la couette sur sa peau blanche et piquelée par le froid, mais lui ne le voyait pas de cet oeil. Ils se susurrèrent quelques mots dont on ne sait pas plus. Elle s’enfourna si bien la tête en lui qu’entre son torse cartilagineux il y eût l’espace de mettre une tête. Une petite tête, de petite fille, un bouton. Elle s’éclot de sous la couette quelques secondes plus tard dans une inspiration violente, parce qu’il la lui avait mise dessous pour jouer. Elle était tellement belle, il pensa. « Tu es tellement belle » il lui dit. Elle ne comprit pas, mais ça la fit sourire, d’une torsion de bouche inédite comme chaque fois, d’un petit rire de mupin. Dans le fond, à cet instant elle ne pensait plus au froid, il pouvait mater les jambes alors il était satisfait.« Je crois que j’ai jamais aimé quelqu’un comme toi, ou quelqu’un comme ça », il dit. « Ca veut dire que tu m’aimes comment ? » elle fit. « Comment quoi ? » il dit. « Tu m’aimes comment ? » répondit-elle. Alors « Comment quoi ? » il refit. Elle avait redressé son long dos nu : « Moi je t’aime comme mes cheveux ». C'étaient ses derniers mots. Comme si ses cheveux c’était plus long qu’un fleuve ou qu’un puits.Il y avait cette chose dans l’air, cette odeur de l’amour qui lui rappelait pourquoi il était venu la voir ce soir et il se sentit soudainement sale. Il la remit bien fort contre lui, en collant le plus de peau à sa peau, en essayant d’oublier le reste de son corps qui pendait seul dans le vide comme un bateau fantôme. Il commença à se secouer très doucement mais sans relâche et il dit « tu sais, l’odeur de l’amour, c’est l’odeur des femmes propres ». Elle ne répondit rien de beau à ce moment. Il reprit « quand j’étais petit, je croyais que les hommes c’était sale et que les femmes c’était le propre. Et quand je me sentais tout krapouek, je filais le train aux filles plus grandes que moi pour sentir le propre dans le sillon de leur odeur. Toi tu sens le propre. » Elle s’aperçut alors de son frétillement et lui demanda, sur le ton de la plaisanterie « tu fais quoi, là ? ». Il se lavait.Il avait les tripes dans un sac trop petit, il lui pris le visage dans le bas des mains. C’était la plus belle chose qu’il ait jamais touché, la plus belle pomme du monde et c’était même pas une pomme encore, c’était qu’une pommerotte qui grandissait à l’air de la nature, c’était pas encore à croquer, c’était une petite chose sur laquelle il fallait veiller. Dans les plissements de ses lèvres il vit des choses que des générations de peintre sont morts de n’avoir pas pu peindre ; « c’est l’amour » il a pensé. « Merde » il a pensé ensuite, et il se lança : « tout ça, ça n’a rien à voir avec l’amour. Je t’aime, si tu savais, je t’aime. Tu me fais voir les choses différemment, les choses et puis les gens, tu es un regard. Tu me lèves le matin, tu me bordes le soir, quand je vois quelqu’un qui est moche, je me dis que c’est pas toi. Tu tords le monde, je sais pas comment te le dire, tu lui mets dessus une crème ou un autre truc de fille, et avec toi il est tout doux. Tu me résonnes, tu m’échos, tu me parles. Mais ça n’a rien à voir avec l’amour ».Ensuite, elle pleura, il pleura, ils s’aimèrent tellement que c’était l’amour de l’autre qu’ils vivaient, d’empathie et de dévouement, tellement ils changaient de peau pour mieux s’entre-protéger, et ils en finirent par se prendre dans les bras de l’autre. Elle chavira quelques minutes dans un coin du lit, c’était horrible, ce petit mouvement d’avant en arrière, comme les gosses qui n’ont qu’un œil, la chose la plus salope qu’il ait jamais vue ; elle était là et elle pleurait et il était tout petit parce qu’il était tout responsable de tout, et elle, elle basculait dans le coin noir du lit. Pour se donner du courage, il a pensé à tous ces hommes qui ont fait souffrir toutes ces femmes avant eux, mais pas l’espace d’un instant il ne put croire que leur douleur fût égale à la sienne. Ils se dirent des secrets et son chemin à lui était en train de changer, il l’aimait pour de bon et il ne savait plus ce qui était bien pour eux. C’était la peur de la perdre, il y a quelques secondes, qui lui pourrissait les artères. C’était la sottise, à ce moment là, qui lui fit chavirer le discours. Il devint doux, il devint tiède, il oublia tous les moments qui leur étaient destinés, leurs horribles déchirures, leurs disputes, leur vie petite et compliquée, il ne se souvint pas combien il la détesterait.« Ca m’énerve, dit-il, à chaque fois que je te donne un surnom, c’est le surnom que t’a donné un autre. Tu n’es ni une petite merveille, ni une bestiole. « Mupin ! » elle s’écria alors, en se tordant le dos, faisant poindre outrageusement deux bébés seins. Elle ne pleurait plus, c’était fini. « Non, pas mupin », il marmonna, « pas mupin et pas un animal. T’es bien trop petite pour être un animal, si t’étais un animal tu serais déjà dans le ventre d’un autre animal ». Il glissa sa main le long du drap, à quelques nanopouces de sa jambe, et il rentra ses doigts en lui côtoyant l’aine. D’habitude il ne touchait pas les femmes, mais là c’était tout comme si. Ca lui fit de l’effet, elle plissa les yeux comme quand on mange quelque chose de bon mais pas pareil. Il s’enhardit, sentit un truc de mec lui courir l’esprit et s’affala sur son côté du lit dans un bruit d’ailes. Contre toute prudence, elle rentra sa jambe sous la couette, et avec une astuce infinie, elle l’étira jusque sur les siennes. Il la tenait par le cou.Il se releva brusquement. Elle ne comprit pas pourquoi il s’était relevé comme ça et elle eût l’impression d’être lui dont le coeur si souvent ne faisait qu’un tour, elle eut l’ombre de mauvais souvenirs d’il y a trente seconde mais il dit « Plume ! Tu es la Plume. » « Une petite plume ? » elle demanda. Et il répondit que oui, « t’es ma petite plume, Plume. » Il la quittait. 

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