Au Baron

Un photogramme pris à Baron Paris en été 2007.

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Au Baron Baron Paris

Au Baron

Ce matin, les oreilles ensevelies sous la couette pour ne pas entendre la sonnerie du téléphone, je me suis dit, en sentant la lumière du square sur mon nez, qu’il devait bien être 10h30, et que je ferais mieux de me lever. J’ai ouvert un oeil péniblement, que je m’efforçai de garder au moins à moitié ouvert. Les planches du parquet de bois, les tapis et mon bureau me regardaient obliquement. J’ai essayé d’ouvrir mon oeil en entier, mais je n’y suis pas parvenu. J’ai essayé d’ouvrir l’autre oeil, mais je n’y suis pas parvenu. Mes jambes, mes épaules, appuyaient sur la couette par le dessous, et je n’ai pas réussi à les déplacer non plus.J’ai tout de suite paniqué. J’étais très conscient, mais si vulnérable ! Je sentais aussi que, sitôt que je refermerai ma paupière, le sommeil moelleux auquel je n’avais encore qu’à moitié échappé me rattraperait. Je crois que c’est d’ailleurs ce qui se produisit, au moins deux ou trois fois.L’une de ces fois, j’ai rêvé qu’une grande forme insaisissable, anthracite, jouait avec moi dans le lit, qu’elle déplaçait ma tête au milieu du matelas, qu’elle soulevait la couette pour mettre mon corps à nu, et je ne pouvais rien faire. J’ai même rêvé que cette forme était le fantôme de ma chambre (que mes amis, ou ceux qui ont bénéficié de sa générosité connaissent bien), profitant de ma situation.En me réveillant, la paupière toujours a demi ouverte, je crois que la terreur me donna une force nouvelle. je parvins à me redresser sur le lit, bien conscient que j’étais réveillé, mais suspicieux que le fantôme ne revienne, traversant les mondes interchangeables. Au bout de quelques minutes, j’avais fait trois mètres, je sentais encore le poids du sommeil sur ma paupière et je commis l’erreur irréparable de la refermer.Je me suis réveillé dans mon lit, paralysé. Je parvins à me redresser, au prix de mille efforts, mais les lattes du parquet, les tapis et le bureau ne pivotèrent pas comme prévu. L’image devant mes yeux ne bougeait pas, bien que moi je bougeai, et je ne voyais plus qu’une seule image immobile. Quelque chose de liant, dans le monde, s’était corrompu pendant mon sommeil, et cette chose était si profonde qu’en changeant, elle avait aussi changé la logique et la mémoire, si bien qu’on ne pourrait plus jamais retrouver ce qu’elle avait été, et que c’était comme si rien n’avait changé. Je fermai les yeux à nouveau.En me réveillant, je profitai d’avoir récupéré mon corps pour courir dans le salon. Le téléphone sonnait. Quand Alice me demanda si j’allais bien, je sus qu’il devait être 12h passées, que j’avais lutté pendant près de deux heures contre le rêve. Quand elle me demanda si j’avais oublié son anniversaire, je sus qu’il ne fallait rien lui avouer, qu’elle aussi faisait partie du décors, car l’anniversaire d’Alice est en janvier, et nous sommes en novembre.Je décidai de jouer le jeu. Puisque je rêvais toujours, je pouvais peut-être récolter des indices qui me permettraient de sortir du rêve. Du moins de le comprendre.Sur un valet, j’ai vu un costume de Lapin gris anthracite. Je compris instantanément la supercherie du fantôme. Au fond d’une vaste pièce attenante au salon, qui, pour la veille, ne serait pas dans mes moyens, j’ai rencontré Nabil et JP, travaillant à une sorte de magazine ou de journal. Je décidai de jouer un tour aux personnages du rêve. Je pris l’un et l’autre par la main, et les amenai dans ma chambre. je leur dis de veiller sur moi, je leur dis que, si jamais je fermais les yeux, j’allais disparaître puis me réveiller dans ce lit.Je savais que nous étions tous les trois des personnages rêvés. Je savais aussi que nous devions jouer ce rôle jusqu’au bout, et que le premier qui ferait une erreur trahirait le fait même du rêve. Pour conserver l’intégrité de Nabil et de JP, ou plutôt pour que je croie en eux jusqu’au bout, le rêve ne se corromperait pas devant leur yeux, il ne me ferait pas disparaître ici puis réapparaître là. S’il le faisait, je saurais définitivement que Nabil et JP ne sont pas réels, j’en aurais la preuve, et je pourrais me réveiller. Je sentis que j’avais gagné, j’avais logiquement gagné, parce que l’autre possibilité, la seule qui permit au rêve de se sauver, était que je ne me réveille pas dans le rêve.Je me suis donc mis dans le lit, j’ai fermé les yeux, je les rouverts je me suis levé, j’ai marché jusqu’au salon et j’ai commencé à taper ce récit. Je sais que, là-bas, le regard bienveillant de Nabil et de JP justifie éternellement l’image odieuse de mvd.Paris, le 9 novembre 2007

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