
Réunir ce qui se cherche.
Il semble parfois que l'œuvre du regard soit tout à faire cela : éditer le paysage, accélérer l’histoire qui sépare les époques et faire se rapprocher des gestes pourtant différents, des lumières parallèles, des couleurs exclusives. Le réconfort, la médiation, un effort de rabibochement et de conciliation, c’est comme si l’oeil resserrait la grosse laine de l’être pour faire se rencontrer une forme ici qui fuyait, et là l’ombre d’un bracelet, un visage sévère recueilli dans les mains qui l’aiment, un trait de bleu que rien de prédisposait à partager l’image avec un jaune poussin.
Remettre ensemble ce que les fleuves, les langues, les mots, le temps et les guerres avaient pris tant de soin à écarter : si on devait me demander ce que je trouve dans la pratique de la photographie, je dirais d’abord cela. Je dirais ensuite que c’est une petite expérience commune, que le sentiment est partout de voir deux choses sans lien, ou même deux choses que tout oppose, cohabiter harmonieusement dans le cadre du viseur.
On oublie vite que les histoires se déploient dans un espace contraint, et que c’est là qu’elles trouvent leur mesure : c’est parce qu’on a évacué le bruit du monde que ce qui reste peut rentrer en dialogue.
Tout ce qui ne figure pas sur le photogramme en est le lait maternel, ce sont les nourritures essentielles de l’image qu’on regarde, et comme ce que l’on mange, ce que l’on ronge, ce que l’on avale, il n’est plus besoin de les voir, elles sont dans le dedans. Le monde qu’on n’y a pas mis fait partie de chaque photographie, intimement.
Toute l’oeuvre des yeux, c’est de savoir, en un millième de seconde, comment un coucher de soleil, une chemise à pois, un plein, un délié, ou le regard unique d’une fille qu’on aime, est un retentissement secret du cosmos, une banalité brillante susceptible de toucher tous les hommes qui, aujourd’hui, de notre temps, y laisseront traîner leur imagination.
Des fois, on sent que cela vient. C’est un petit chatouillis qui nous le suggère, une intuition. Mais c’est tout autre chose que l’intuition ordinaire. C’est une intuition qui saisit à la fois la totalité et l’individualité des formes qui composent l’image, un chatouillis englobant. Devant chaque bonne photo : "tout est là".
L’image précède le photographe. C’est une chose pour l’âme européenne (comme la mienne) qui est infiniment difficile à comprendre. L'image se perpétue au travers de la chance que le photographe lui donne de se montrer. Nous qui appuyons sur le déclencheur, nous sommes tout au plus une occasion pour l’image. La photographie qu'on aura sous les yeux, quand elle touche, témoigne d’une discussion plus vieille et plus essentielle entre les termes du monde.
mvd